La soie calabraise dans l'économie du Nord de la Méditerranée (XVe-XVIe siècles)
| Auteur / Autrice : | Sarah Procopio |
| Direction : | Catherine Verna, Matthieu Scherman |
| Type : | Projet de thèse |
| Discipline(s) : | D'Histoire médiévale |
| Date : | Inscription en doctorat le 01/09/2019 |
| Etablissement(s) : | Paris 8 |
| Ecole(s) doctorale(s) : | Pratiques et théories du sens |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : Archéologies et Sciences de l'Antiquité |
Mots clés
Mots clés libres
Résumé
Entre le XVe et le XVIe siècle, la production de draps et d'accessoires en soie italiens s'impose progressivement sur les marchés euro-méditerranéens. Ce succès repose sur un haut niveau de spécialisation urbaine et sur la capacité des compagnies marchandes et bancaires à structurer des réseaux complexes de circulation des matières premières, des capitaux et des produits finis à large échelle. L'historiographie a longtemps privilégié cette lecture « urbaine », centrée sur les pôles manufacturiers de l'Italie centro-septentrionale et sur les acteurs du grand commerce international. La présente recherche propose un déplacement du regard. Elle prend pour objet la soie brute calabraise et analyse les conditions de sa production ainsi que les modalités de son insertion dans les circuits à longue distance, afin de réévaluer la place de la Calabre dans l'économie du Nord de la Méditerranée à la fin du Moyen Âge. L'enjeu n'est pas seulement de suivre une marchandise, mais de comprendre comment un territoire de l'Italie méridionale participe à la structuration d'un espace économique en voie d'intégration. L'enquête s'articule autour de deux axes complémentaires. Le premier axe vise à définir les dynamiques de la production dans un environnement majoritairement rural, largement structuré par les propriétés seigneuriales. Il s'agit d'analyser les formes de gestion foncière, les modalités de mobilisation de la main-d'uvre, les mécanismes de prélèvement et les initiatives qui accompagnent le développement progressif du secteur séricicole. Le Principat des Sanseverino de Bisignano constitue le cas d'étude central. L'achat, en 1483, de la gabelle de la soie de Calabre ne représente pas une simple extension patrimoniale, mais un investissement stratégique dans un secteur en pleine expansion. La soie devient ainsi un instrument d'articulation entre pouvoir territorial et commerce international : ressource fiscale, levier financier et vecteur de négociation avec les grandes compagnies marchandes. À travers la gestion de cette ressource, les Sanseverino contribuent à la consolidation d'un véritable « État seigneurial », fondé sur la capacité d'agréger la production dispersée, d'en contrôler l'orientation commerciale et d'en capter la valeur fiscale. Parallèlement, l'enquête met en lumière le rôle d'autres acteurs locaux qui, avec des capacités économiques différenciées, participent à l'économie de la soie et s'insèrent dans des circuits d'échange à moyenne et longue distance. Cette première partie intègre également un focus sur l'industrie des draps de soie de Catanzaro, centre manufacturier capable d'absorber une partie de la production locale pour la transformer notamment dans la spécialisation du velours révélant ainsi l'existence d'une articulation interne entre production de matière première et transformation textile. Le second axe, qui constitue le véritable noyau analytique de la recherche, est consacré aux dynamiques commerciales de la soie calabraise entre la seconde moitié du XVe siècle et les premières années du XVIe siècle. Cette séquence correspond à un moment de densification des traces écrites et d'intensification des circulations, en lien étroit avec les mutations institutionnelles du royaume sous la dynastie aragonaise et avec le renforcement des dispositifs fiscaux et comptables. L'originalité de la démarche tient au parti pris de saisir la Calabre à travers des sources produites hors de son espace. En raison de la fragmentation des archives régionales pour la période médiévale, l'enquête s'appuie principalement sur des fonds exogènes comptabilités marchandes, correspondances d'affaires, registres fiscaux et documents issus des principaux pôles d'échange du royaume et du Nord de la Méditerranée afin de reconstituer, par recoupement, les mécanismes de circulation et d'organisation du commerce de la soie. L'analyse s'ouvre sur les circuits de l'Italie centre-méridionale à partir des registres douaniers de Rome (1450-1480) et de Reggio de Calabre (1477-1482). Ces sources permettent de restituer la matérialité des échanges : identification des opérateurs, nature des marchandises, routes empruntées, fréquence des transactions, articulation entre trafic maritime tyrrhénien et espace du détroit de Messine. Elles révèlent l'existence de circuits de moyenne distance animés par des marchands calabrais dont l'activité, bien que distincte de celle des grandes compagnies internationales, constitue l'armature indispensable du commerce à longue portée. Dans un second temps, l'enquête se déplace vers les réseaux toscans et les circuits du commerce à longue distance. L'étude des comptabilités et des correspondances d'Andrea Banchi, de la compagnie de Filippo et Lorenzo Strozzi et de Francesco Davanzati pour le compte des Salviati permet de quantifier les flux, de comparer la soie calabraise aux autres typologies présentes sur les marchés (persane, espagnole) et d'analyser les mécanismes concrets d'approvisionnement : fixation des prix à la livre, avances de capitaux, garanties, accords préalables conclus avec les seigneurs producteurs. Ces sources montrent que l'accès à la soie calabraise repose sur des négociations personnalisées et sur des équilibres contractuels complexes, bien davantage que sur une logique impersonnelle de marché. En replaçant la soie calabraise au croisement des dynamiques productives, fiscales et commerciales, cette recherche contribue à une relecture de l'économie du royaume de Naples à la fin du Moyen Âge. Elle montre que l'intégration aux circuits internationaux ne procède pas d'une logique univoque de domination, mais d'un ensemble de négociations, de hiérarchisations et d'équilibres gradués, reliant étroitement niveaux local, régional et international. La Calabre apparaît ainsi non comme une périphérie passive, mais comme un territoire productif et entrepreneurial, capable de participer activement à la configuration des équilibres économiques méditerranéens.