Une remise en question de la dichotomie traditionnelle « mafia / réseau criminel » : les cas de la DZ Mafia et de la Mocro Maffia.
| Auteur / Autrice : | Davide Bremi |
| Direction : | Sonny Perseil |
| Type : | Projet de thèse |
| Discipline(s) : | Sciences humaines et humanités nouvelles spécialité Sécurité-Défense |
| Date : | Inscription en doctorat le 01/10/2025 |
| Etablissement(s) : | Paris, CNAM |
| Ecole(s) doctorale(s) : | École doctorale Abbé Grégoire |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : Équipe Sécurité & Défense - Renseignement, criminologie, crises, cybermenaces |
Mots clés
Mots clés libres
Résumé
Présentation du sujet L'émergence de nouveaux groupes criminels et le processus de « mafiacation » Au cours des dernières années, l'Europe occidentale a vu émerger de nouveaux acteurs criminels dont la montée en puissance et la visibilité médiatique interrogent les paradigmes établis du crime organisé. Parmi ces groupes, deux se distinguent particulièrement : la Mocro Maffia aux Pays-Bas et en Belgique, et la DZ Mafia en France. Ces organisations partagent une caractéristique frappante : elles sont nommées « mafia » un label qui mérite un examen approfondi. Dans le cas de la Mocro Maffia, il s'agit très vraisemblablement d'un exemple paradigmatique de ce que (Eski et Sergi 2024) nomme la « mafiacation », c'est-à-dire un processus par lequel les médias, les autorités policières et judiciaires, et parfois le discours politique attribuent l'étiquette « mafia » à des groupes criminels émergents, souvent sans analyse rigoureuse de leurs caractéristiques structurelles, culturelles ou fonctionnelles. Le terme « Mocro Maffia » lui-même trouve son origine dans le livre éponyme du journaliste néerlandais Marijn Schrijvers (2006), qui documentait les activités de réseaux de trafiquants d'origine marocaine dans les grandes villes néerlandaises. Ce label médiatique s'est progressivement imposé dans le langage courant, dans les rapports policiers et même dans les actes judiciaires, devenant ainsi une catégorie discursive dotée d'un pouvoir performatif : en nommant ces groupes « mafia », on contribue à façonner leur perception publique et institutionnelle comme des organisations puissantes, structurées et territorialement enracinées. Le cas de la DZ Mafia, au contraire, illustre un phénomène différent mais tout aussi significatif : la « self-mafiacation », ou auto-attribution du label mafieux. Contrairement à la Mocro Maffia, dont la désignation comme mafia provient essentiellement de sources externes, la DZ Mafia a elle-même revendiqué ce nom « DZ » faisant référence au code pays de l'Algérie. Cette stratégie d'auto-labellisation n'est pas anodine : elle constitue un instrument de branding criminel, destiné à projeter une image de puissance, d'organisation et d'intimidation. En s'appropriant volontairement le terme « mafia », le groupe cherche à bénéficier de l'aura symbolique et de la crainte associées aux mafias traditionnelles italiennes, tout en s'inscrivant dans une logique moderne de construction identitaire et de marketing de la terreur. Cette auto-labellisation a d'ailleurs provoqué des réactions politiques rappelant la théorie du complot nommée « alien conspiracy » qui dominait le débat américain sur le crime organisé dans les années 1950-1960, lorsque l'origine étrangère présumée des criminels était mobilisée pour expliquer et souvent instrumentaliser le phénomène mafieux (Cressey 1969). Au-delà du nom, le mot « mafia » a aussi été employé par les médias et les forces de police pour décrire la puissance et la pervasivité de ces deux groupes : le mot semble toutefois prématuré, en raison de la rareté d'informations et du manque d'études académiques investiguant la nature, la structure et les activités de ces groupes. Expansion, visibilité et réussite criminelle contemporaine Ces deux groupes se caractérisent en effet par une expansion rapide et spectaculaire en termes de puissance opérationnelle, de diversification des activités et de contrôle territorial. Cette croissance fulgurante est à l'origine d'une grande visibilité, tant dans les médias que dans les milieux policiers et judiciaires. La Mocro Maffia et la DZ Mafia incarnent aujourd'hui, aux yeux du public et des institutions, une figure contemporaine de réussite criminelle des organisations capables de s'imposer dans de territoires historiquement très concurrentiels, en mélangeant méthodes traditionnelles et usage intensif des opportunités offertes par la technologie. La Mocro Maffia a connu une trajectoire ascendante particulièrement marquée à partir des années 2010, sous l'impulsion de figures comme Ridouan Taghi, qui a restructuré les réseaux de trafic de cannabis en un empire transnational du trafic de cocaïne. Cette transformation s'appuie sur plusieurs facteurs structurels : d'abord, le contrôle stratégique des infrastructures logistiques des ports de Rotterdam et Anvers, devenus des plaques tournantes du commerce illicite transatlantique en raison de leur rôle central dans les flux commerciaux mondiaux ; ensuite, l'établissement d'alliances stratégiques avec les cartels sud-américains, la Camorra italienne (notamment via des figures comme Raffaele Imperiale) et le clan irlandais Kinahan ; enfin, l'usage systématique de technologies de communication cryptées (EncroChat, SkyECC) permettant une coordination efficace et sécurisée des opérations. L'expansion de la Mocro Maffia ne se limite pas au trafic de stupéfiants : le groupe semble avoir développé une capacité de gouvernance extra-légale, imposant l'omertà par une violence spectaculaire et symbolique. Les assassinats de l'avocat Derk Wiersum (2019), du journaliste d'investigation Peter R. de Vries (2021), les attaques à la roquette contre des rédactions de presse (De Telegraaf, Panorama) et les menaces crédibles contre le Premier ministre néerlandais Mark Rutte et des membres de la famille royale constituent des actes de violence politique qui dépassent largement la simple élimination de concurrents ou la protection d'intérêts économiques. Ces actions semblent viser à intimider les institutions démocratiques et à imposer une forme de contre-pouvoir criminel capable de défier le monopole étatique de la violence légitime. La DZ Mafia, quant à elle, semble avoir suivi une trajectoire d'expansion encore plus rapide et fragmentaire. Fondée dans les quartiers nord de Marseille par Mehdi « Tic » Laribi et son frère Lamine, l'organisation a d'abord consolidé son emprise sur plusieurs cités des 13ème et 14ème arrondissements (Bassens, Micocouliers, La Paternelle). Le tournant décisif intervient en 2023 avec la victoire dans une guerre sanglante contre le clan Yoda, dirigé par Félix Bingui. Cette victoire, obtenue par une combinaison de violence stratégique et d'utilisation sophistiquée de la technologie, permettant notamment de recruter main-d'uvre criminelle très rapidement, a consenti à la DZ Mafia de s'imposer comme l'organisation hégémonique dans le milieu criminel marseillais. Contrairement aux mafias traditionnelles, qui consolident leur pouvoir par un enracinement progressif et la construction d'un consensus social, la DZ Mafia semble privilégier une expansion géographique rapide et fragmentaire, fondée sur l'extension du label « DZ Mafia » à des groupes parfois très éloignés de Marseille. Après la défaite du clan Yoda, le groupe a rapidement établi des points de vente de stupéfiants et des structures opérationnelles à Nîmes, Avignon, Rennes, et jusqu'à Bruxelles des villes situées à plusieurs centaines de kilomètres des quartiers Nord. Cette capacité d'expansion semble reposer sur plusieurs innovations opérationnelles : l'usage intensif de technologies de communication pour maintenir un flux constant d'informations et de directives stratégiques depuis Marseille ; le recrutement opportuniste de main-d'uvre criminelle via les réseaux sociaux et le dark web, sans exigence de compétences préalables, de preuves de fidélité ou de liens personnels ce que certains analystes qualifient d'« ubérisation » du crime ; et l'envoi de petites équipes opérationnelles capables de contrôler rapidement des points de vente sans nécessiter d'implantation durable ni de consensus local. Parallèlement à cette expansion territoriale, la DZ Mafia semble avoir diversifié ses activités au-delà du trafic de stupéfiants. Plusieurs sources journalistiques et judiciaires évoquent des activités d'extorsion, de racket d'entreprises (notamment dans l'industrie musicale) et la fourniture de services de « mercenariat » criminel à d'autres organisations. Cette diversification rappelle la multifunctionnalité caractéristique des mafias traditionnelles, qui ne se limitent jamais à une seule activité illicite mais cherchent à pénétrer l'économie légale, à contrôler des secteurs économiques stratégiques et à offrir des services de protection ou de violence à d'autres acteurs criminels ou économiques. Visibilité médiatique et interrogation scientifique : sont-ce vraiment des mafias ? Cette expansion fulgurante et cette visibilité posent une question centrale : sont-ce vraiment des mafias ? Le fait que ces groupes soient systématiquement désignés comme tels soit par processus de mafiacation externe (Mocro Maffia), soit par auto-attribution stratégique (DZ Mafia) ne constitue en aucun cas une preuve de leur nature mafieuse au sens criminologique du terme. Au contraire, cette prolifération du label « mafia » dans le discours médiatique, policier et même judiciaire soulève des doutes méthodologiques fondamentaux. Le paradoxe est saisissant : alors que le terme « mafia » circule abondamment dans l'espace public et institutionnel, les connaissances académiques rigoureuses sur ces groupes demeurent extrêmement limitées. À ce jour, il n'existe pratiquement aucune recherche scientifique systématique sur la Mocro Maffia ou la DZ Mafia. Les rares informations disponibles proviennent essentiellement de trois types de sources : les enquêtes journalistiques, qui elles citent parfois de sources judiciaires ou de police non accessibles au public. Ces sources sont indispensables et précieuses, mais elles ne permettent pas, à elles seules, de conduire une analyse académique rigoureuse des structures organisationnelles, des modalités de contrôle territorial, des stratégies de violence, ou de la capacité de gouvernance extra-légale de ces groupes. Plus fondamentalement, cette absence de recherche académique rend impossible toute conclusion définitive sur la nature réelle de ces organisations. En l'absence d'un travail académique, toute tentative de classification de ces groupes dans les paradigmes existants du crime organisé paradigme mafieux ou paradigme de l'entreprise illicite demeure spéculative. Actualité et pertinence scientifique L'actualité récente confirme la pertinence urgente d'une recherche académique sur ces phénomènes. En février 2024, Ridouan Taghi, considéré comme le chef de la Mocro Maffia, a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité aux Pays-Bas dans le cadre du procès Marengo, l'un des plus grands procès contre le crime organisé de l'histoire néerlandaise. Pourtant, malgré l'incarcération de son leader présumé, la Mocro Maffia semble continuer à fonctionner. De nouvelles figures, telles qu'Othman « El Patron » El Ballouti (arrêté à Dubaï en décembre 2024), semblent avoir pris le relais, ce qui suggère une forme de résilience organisationnelle qui dépasse le modèle de l'entreprise criminelle opportuniste et fragile. En France, la DZ Mafia fait l'objet d'une attention policière et médiatique croissante. L'expansion, non seulement géographique mais aussi dans les activités, témoigne d'un processus de structuration qui dépasse le simple trafic de stupéfiants et suggère une dynamique de pouvoir local et d'emprise économique typique des logiques mafieuses. Sur le plan scientifique, cette recherche répond à une lacune dans la littérature criminologique. Les mafias traditionnelles (Cosa Nostra, 'Ndrangheta etc.) et les réseaux criminels décentralisés ont fait l'objet de nombreuses études académiques, mais les groupes émergents européens comme la Mocro Maffia et la DZ Mafia demeurent largement sous-étudiés. Cette lacune empirique s'accompagne d'une lacune théorique : les paradigmes dominants du crime organisé le paradigme mafieux, théorisé par Gambetta (1992), Varese (2013) et Paoli (2020), et le paradigme de l'entreprise illicite, développé par Smith (1975), Reuter (1983) et Von Lampe (2016) semblent inadéquats pour saisir pleinement la nature de ces groupes. Le paradigme mafieux met l'accent sur des organisations durables, hiérarchisées, culturellement enracinées, exerçant une gouvernance territoriale et bénéficiant d'une certaine légitimité sociale. Ce modèle, bien qu'extrêmement robuste pour décrire les mafias italiennes ou japonaises, paraît trop rigide pour saisir des groupes qui manquent de longévité historique, d'appareil culturel élaboré (rituels d'initiation, codes d'honneur codifiés), ou de consensus social durable. À l'inverse, le paradigme de l'entreprise illicite et l'approche par les réseaux criminels conçoivent le crime organisé comme une activité économique rationnelle, opportuniste et décentralisée. Ces modèles expliquent bien la flexibilité, la transnationalité et l'orientation vers le profit de groupes comme la Mocro Maffia et la DZ Mafia, mais ils échouent à rendre compte de leur usage de la violence symbolique et politique, de leur capacité apparente à imposer l'omertà, de leur résilience organisationnelle face à l'incarcération des leaders, et de leur ambition au moins déclarée de contrôler des territoires et d'infiltrer l'économie légale. En d'autres termes, ces groupes semblent présenter des caractéristiques hybrides qui ne correspondent pleinement ni au modèle mafieux classique ni au modèle du réseau criminel opportuniste. Ils paraissent combiner la flexibilité et l'orientation vers le profit des entreprises illicites avec la violence politique, le contrôle territorial et la résilience institutionnelle des mafias, tout en introduisant des éléments novateurs largement dépendants de l'usage des technologies (téléphones cryptés, recrutement via réseaux sociaux et dark web), de la mobilité géographique rapide, et de la construction délibérée d'une « marque » criminelle à des fins d'intimidation. Toutefois, il est essentiel de souligner que ces observations restent incertaines et provisoires, car elles reposent sur des sources non académiques et n'ont pas encore été validées par une recherche systématique. Apports scientifiques et utilité sociale de la recherche Face à cette incertitude, la présente recherche doctorale vise à produire une contribution triple. Premièrement, elle cherchera à combler une lacune empirique majeure en réalisant la première analyse académique systématique de la Mocro Maffia et de la DZ Mafia. Cette analyse s'appuiera sur une triangulation de sources judiciaires, policières, institutionnelles et journalistiques, et sera conduite selon une méthodologie qualitative transparente et reproductible. Deuxièmement, cette recherche offrira une contribution théorique en évaluant de manière critique les paradigmes dominants du crime organisé et en interrogeant leur capacité à saisir des configurations criminelles émergentes, hybrides ou inédites. Si les modèles existants s'avèrent inadéquats, cette thèse proposera un cadre conceptuel alternatif, capable de mieux capturer la nature et les dynamiques du crime organisé européen contemporain. Troisièmement, cette recherche produira des connaissances utiles pour les décideurs publics. La montée en puissance de groupes comme la Mocro Maffia et la DZ Mafia constitue une menace majeure pour la sécurité publique, la cohésion sociale et l'intégrité des institutions démocratiques en Europe. Leur capacité apparente à défier ouvertement l'État (assassinats de représentants de la justice et de la presse, menaces contre des responsables politiques), à imposer un climat de terreur dans certains quartiers, et à infiltrer l'économie légale soulève des questions urgentes sur l'efficacité des dispositifs répressifs actuels et sur la nécessité d'une harmonisation européenne des législations et des stratégies de lutte contre le crime organisé. En identifiant les mécanismes précis par lesquels ces groupes se structurent, se financent, contrôlent des territoires et résistent à la répression, cette thèse fournira des outils analytiques concrets pour mieux comprendre et mieux combattre les formes contemporaines du crime organisé en Europe. Elle éclairera notamment les débats sur l'extension des incriminations de type « association mafieuse » à des groupes qui ne répondent pas strictement aux critères des mafias traditionnelles, sur les stratégies d'intervention adaptées à des organisations décentralisées mais résilientes, et sur les réponses institutionnelles face à l'«ubérisation » du crime et au recrutement de main-d'uvre criminelle via les plateformes numériques.