Sagesse et pouvoir acoustique en Grèce ancienne
| Auteur / Autrice : | Julien Boudart |
| Direction : | Arnaud Macé, Pierre Sauvanet |
| Type : | Projet de thèse |
| Discipline(s) : | Philosophie |
| Date : | Inscription en doctorat le 19/11/2025 |
| Etablissement(s) : | Besançon, Université Marie et Louis Pasteur |
| Ecole(s) doctorale(s) : | SEPT - Sociétés, Espaces, Pratiques, Temps |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : Logiques de l'Agir |
Mots clés
Résumé
« En règle générale, écrit Athénée, la sagesse antique des Grecs semble être liée surtout à la musique. C'est pourquoi on retenait que le plus musical et le plus sage d'entre les dieux était Apollon, et parmi les demi-dieux Orphée. » Dans la Grèce archaïque, les aèdes puis les poètes lyriques occupent une place éminente dans le domaine de la σοφία. La μουσική, qui désigne au-delà de ce que nous appelons « musique » tout le champ d'action des Muses, tient son autorité de son ancrage divin et d'une certaine forme de pouvoir ou de puissance qu'elle manifeste, et que je propose d'appeler « pouvoir acoustique ». Les poètes nous ont laissé de nombreuses réflexions sur ce pouvoir qu'ils ont vocation de manier, et quantité d'images sonores qui montrent leur intérêt pour le phénomène acoustique. La philosophie naissante, ayant à se dégager un espace propre, en viendra chez Platon à usurper ouvertement une partie des prérogatives de l'ancienne σοφία musicale et à se mesurer à elle incessamment. Mais avant cela, parmi les nouvelles figures de sages émergeant à la fin du VIème et au Vème siècle, Pythagore et ses disciples se distinguent par un attachement singulier à la musique et par la production de nouveaux agencements entre la musique et une sagesse qui n'est plus celle des aèdes. Les vies pythagoriques de Porphyre et Jamblique nous montrent un βίος πυθαγόρειος centré sur l'écoute, et tout un réseau de réflexions et d'expériences autour de la musique, de la parole et du son en général, riches de conséquences éthiques, religieuses, politiques et métaphysiques. On sait cependant la difficulté de toute étude sérieuse sur le pythagorisme ancien, spécialement quand il s'agit d'estimer les usages qu'a pu en faire Platon. Nos sources les plus éloquentes sont très tardives et principalement néoplatoniciennes donc toujours suspectes de « platoniser » les pythagoriciens au profit de leur propre projet de synthèse. En suivant le fil du pouvoir acoustique, il est pourtant possible de replacer le pythagorisme ancien dans un contexte historique et culturel qui vient opportunément compléter et éclairer les témoignages tardifs. On peut repérer dans les épopées et hymnes homériques, chez Hésiode et dans l'ancienne poésie lyrique, des cristallisations conceptuelles, mythiques et rituelles qui ont largement nourri les pythagoriciens et qui peuvent nous les rendre plus intelligibles. Mon enquête sur le pouvoir acoustique selon les poètes se concentre sur des figures paradigmatiques de ce pouvoir : Muses, cigales, Sirènes, aèdes, βασιλῆες, αὐλoί, résonance de l'airain. Une attention particulière est portée aux Sirènes, qui représentent la limite extrême du pouvoir acoustique et du lien sonore. Ce repérage fait prendre la mesure de l'importance du timbre dans les conceptions grecques du pouvoir acoustique. Il permet d'aborder à nouveaux frais et d'articuler de façon plus satisfaisante les préoccupations apparemment disparates liées à la musique chez les pythagoriciens anciens. En particulier, l'harmonie cosmique, la légende de Pythagore à la forge, l'analogie entre politique et cosmos, l'ἄκουσμα sur l'oracle de Delphes, les motifs pythagoriciens du mythe d'Er, et la figure d'Orphée, sont réexaminés à l'aune de l'enquête sur le pouvoir acoustique. J'en viens à l'hypothèse qu'une des strates les plus anciennes de ce qui s'appellera plus tard « harmonie des sphères » est l'intuition qu'être au monde est un fait musical et plus précisément une ligature sonore, et j'en examine les aspects eschatologiques. Pour tout ce qui touche à la sphère sonore et même à la notion d'harmonie, la découverte des ratios harmoniques a été longtemps l'arbre qui cachait la forêt des sonorités. Il ne s'agit pas de négliger l'importance qu'a pu prendre l'arithmétique dans le pythagorisme du Vème siècle, mais de tenter de mieux comprendre son rôle, en suspendant temporairement les fausses évidences héritées de la vulgate néopythagoricienne.