Outrage aux bonnes murs: droit pénal, répression et littérature sous la IIIe République
| Auteur / Autrice : | Raísa Nogueira medeiros |
| Direction : | Mathieu Soula |
| Type : | Projet de thèse |
| Discipline(s) : | Histoire du droit et des institutions |
| Date : | Inscription en doctorat le 13/11/2025 |
| Etablissement(s) : | Paris 10 |
| Ecole(s) doctorale(s) : | École Doctorale Droit et Science Politique |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : Centre d'Histoire et d'Anthropologie du Droit |
Mots clés
Mots clés libres
Résumé
Ce projet de thèse s'inscrit dans une perspective interdisciplinaire croisant le droit pénal, la littérature et l'histoire culturelle. Il porte sur les poursuites judiciaires engagées contre des romans publiés en France entre 1881, date de la loi sur la liberté de la presse, et 1940, année de la chute de la Troisième République. Plus précisément, il s'agit d'analyser les cas où des écrivains poursuivis pour « outrage aux bonnes murs », une incrimination pénale conservée par la loi de 1881 et dont la définition volontairement vague laissait une large marge d'interprétation aux magistrats. Le projet part d'un double constat. D'une part, la Troisième République, tout en se présentant comme l'héritière des idéaux révolutionnaires de liberté, a maintenu un appareil juridique qui permettait de limiter l'expression artistique au nom de la morale. D'autre part, le champ littéraire de l'époque était d'une grande richesse et diversité: naturalisme, décadentisme, symbolisme, modernisme, autant de courants qui ont interrogé la norme, représenté l'interdit, et parfois provoqué la justice. Des uvres comme Charlot s'amuse, Le Gaga, ou Sous-Offs ont fait l'objet de poursuites, tandis que d'autres, tout aussi provocatrices, ont échappé à toute sanction. L'objectif principal du projet est donc de recenser systématiquement tous les romans poursuivis pour outrage aux bonnes murs durant cette période, de consulter les dossiers judiciaires associés, de lire les uvres elles-mêmes, et de les comparer à des romans de thématique similaire publiés à la même époque mais non poursuivis. Ce travail permettra d'identifier les logiques de sélection de la répression: quels éléments, dans un texte ou dans son contexte, déclenchaient une procédure judiciaire? Quels facteurs juridiques, mais aussi extra-juridiques (comme le prestige de l'auteur, sa position politique, ou encore la réception médiatique), jouaient un rôle dans cette dynamique? Pour ce faire, la méthodologie repose sur trois piliers: une analyse juridique de la loi de 1881 et de la jurisprudence en matière d'outrage aux bonnes murs; une analyse littéraire des romans concernés, avec identification des passages controversées et une comparaison avec des romans non poursuivis publiés dans la même époque avec des thématiques similaires; et une analyse contextuelle, incluant la presse de l'époque. Les sources primaires du projet incluent les dossiers judiciaires des procès pour outrage aux bonnes murs, les éditions originales des romans poursuivis et celles des romans comparatifs non poursuivis, bien comme d'articles de presse de l'époque, indispensable pour analyser la réception publique et médiatique des uvres. Les sources secondaires se composent d'ouvrages doctrinaux contemporains à la période étudiée, d'études juridiques et historiques modernes, et de travaux récents sur des cas de répression littéraire spécifiques. Ce projet se distingue par plusieurs apports originaux. Il constitue un inventaire inédit des poursuites pour outrage aux bonnes murs à l'époque de la Troisième République, introduit une analyse comparative entre textes poursuivis et non poursuivis, permettant de mieux cerner les critères implicites de la répression; et enfin, il propose une approche interdisciplinaire rigoureuse, en mettant en dialogue le droit, la littérature et l'histoire. Il s'agit de mieux comprendre le fonctionnement d'un type pénal ouvert, et aussi de révéler comment le droit peut servir à imposer, par le biais des tribunaux, une vision dominante de la morale publique. En ce sens, la thèse interroge la manière dont la République, même dans ses formes libérales, a pu mettre en uvre une forme de contrôle juridique sur la littérature, substituant à la censure préalable une logique répressive postérieure. Elle résonne également avec des questionnements contemporains sur les frontières de la liberté d'expression, sur les tensions entre art et morale, et sur les mécanismes de régulation implicites qui pèsent encore aujourd'hui sur la production artistique. Ce projet cherche, ainsi, à reconstruire la géographie d'une période peu explorée de la répression littéraire en France, en analysant et en cartographiant les mécanismes utilisés par l'État pour contrôler et supprimer certaines uvres et certains auteurs considérés comme subversifs ou indésirables.