L'agronomie française et la question de la prairie dans le temps de la modernisation agricole. Épistémologie historique d'une scientificité introuvable (1946-1974)
| Auteur / Autrice : | Charlène Bouvier |
| Direction : | Pierre Cornu |
| Type : | Projet de thèse |
| Discipline(s) : | Histoire, Histoire de l'Art |
| Date : | Inscription en doctorat le Soutenance le 21/01/2026 |
| Etablissement(s) : | Lyon 2 |
| Ecole(s) doctorale(s) : | ScSo - Sciences Sociales |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : LER - Laboratoire d'Etudes Rurales |
| Jury : | Président / Présidente : Marie-Hélène Jeuffroy |
| Examinateurs / Examinatrices : Pierre Cornu, Julie Labatut, Alain Chatriot, Cristiana Oghina-pavie | |
| Rapporteurs / Rapporteuses : Julie Labatut, Alain Chatriot |
Mots clés
Résumé
Cette thèse retrace lhistoire de lagronomie de la prairie en France des débuts de sa structuration lors de la fondation de lInra en 1946 jusquà sa quasi-dissolution au milieu des années 1970. Durant cette période caractérisée par la conjonction des volontarismes professionnel, étatique et scientifique pour moderniser lagriculture française, et singulièrement ses productions animales, la prairie simpose aux agronomes comme un défi scientifique de premier plan, et ce malgré sa marginalité à la fois en tant que ressource agricole et que domaine de recherche. Malgré la notoriété des acteurs et des arguments de la controverse de laprès-guerre sur la prairie permanente, ce sujet navait jamais été abordé selon la méthode historique et son matériau navait pas encore été rassemblé. Fondée sur la lecture darchives scientifiques et institutionnelles, le dépouillement de revues spécialisées et lanalyse des entretiens de la base des archives orales de lInra, cette thèse mobilise pour létude dune science appliquée en gestation les outils de lépistémologie historique posés par Ludwik Fleck (1935), et notamment les concepts de « collectif de pensée » et de « style scientifique », pour tenter de cerner ce qui fait loriginalité de lagronomie de la prairie telle que développée en France à partir du constat dépuisement du modèle agropastoral français à la Libération. Élaborée par une poignée dagronomes aux trajectoires et aux réseaux scientifiques nationaux et internationaux variés, l'agronomie de la prairie constitue un front de connaissance particulièrement actif pendant près de trois décennies, en quête dune mise en science qui se veut aussi une mise en rationalité et en normativité dun objet dont les feedbacks ne cessent pourtant de remettre en cause les outils forgés pour le penser et le saisir. Approches réductionnistes ou holistes, physico-chimiques ou biologiques, par la plante, le sol ou leau se succèdent, saffrontent, shybrident, sans parvenir à produire ni un état de lart incontesté ni des prescriptions consensuelles. Cest justement léchec répété de cette entreprise de connaissance, associé à sa performativité paradoxale dans la recomposition des paysages agricoles français, qui en fait lintérêt historique. Inscrite dans le champ de lhistoire des sciences et des techniques, cette thèse ouvre à la fois sur une épistémologie historique de limpossible maîtrise de la complexité de ce que lon appellera par la suite « agroécosystème », et sur une analyse écologique et critique du dialogue entre la recherche comme institution, lélevage comme pratique et la prairie comme ressource. Conçue dans une lecture co-évolutive des dynamiques sociales et écologiques de lagriculture, cette thèse analyse la tentative de mise en scientificité et en normativité de la prairie comme un dialogue asymétrique entre sujets et objets de la recherche appliquée, intégrant à lanalyse les attentes professionnelles, les politiques publiques et la dynamique de structuration de la recherche agronomique. Les re-problématisations successives de lagronomie de la prairie apparaissent ainsi non comme la progression linéaire dun domaine de la connaissance, mais comme des réajustements complexes, dans lesquels la prairie elle-même est une partie prenante. Par son entrée épistémologique au ras du dialogue expérimental avec le vivant, cette thèse propose une analyse renouvelée de la modernisation agricole et des rapports de force et controverses qui en jalonnent lhistoire, en dépassant le dualisme des lectures en termes dadhésion ou de contestation, au profit dune conception intégrative de la dynamique sociotechnique, cognitive et écologique qui porte ce processus historique.