Un Colombien à Paris ; Antonio Maria Valencia (1902-1952), interprète et compositeur dans la France des années folles
| Auteur / Autrice : | David Vallejos |
| Direction : | Jean-christophe Branger |
| Type : | Projet de thèse |
| Discipline(s) : | Arts mention Musicologie |
| Date : | Inscription en doctorat le 12/11/2023 |
| Etablissement(s) : | Lyon 2 |
| Ecole(s) doctorale(s) : | 3LA - Lettres, Langues, Linguistique et Arts |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : IHRIM - Institut d'Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités |
Mots clés
Mots clés libres
Résumé
Ce projet de recherche propose d'analyser en détail la période académique ainsi que le parcours biographique et la production artistique du pianiste et compositeur Antonio Maria Valencia lors de son séjour parisien (1923-1929), période essentielle dans la construction de son esthétique ainsi que dans sa carrière de pianiste et de pédagogue ; séjour qui aura un retentissement direct sur le langage musical national colombien de la première moitié du XXème siècle mais aussi une influence capitale dans la création d'une académie musicale colombienne. Ayant débuté l'étude sur le compositeur Antonio Maria Valencia dans le cadre d'un master 2 (musicologie PMTDL) au CFMI de Lyon avec la réalisation d'un dossier thématique, travail que j'ai poursuivi en master MFA avec la réalisation d'un mémoire sur l'influence de la musique traditionnelle et populaire colombienne dans l'uvre du compositeur, c'est dans cette logique que je voudrais approfondir mes connaissances par le biais de la réalisation d'une thèse. Ma présente proposition de recherche s'inscrit, par conséquent, dans la continuité de ce projet. Le choix du sujet s'explique pour plusieurs raisons. La première réside dans la singularité de l'apport d'Antonio Maria Valencia à l'histoire musicale de la Colombie ; son apport en tant que compositeur, pédagogue et représentant de l'école musicale dite nationaliste du début du XXème siècle, fait écho dans l'actualité musicale et culturelle de la Colombie. Valencia a nourri la musique académique et le développement d'une recherche d'identité musicale. La deuxième raison est liée à mon vécu personnel. Je suis originaire de San Juan de Pasto, ville située au sud-ouest de la Colombie à 2527 mètres d'altitude, dans la région des Andes ; ma première approche de la musique s'est effectuée par le biais des musiques traditionnelles, élément omniprésent dans l'esthétique de Valencia. Depuis ma plus tendre enfance, des danses ou rythmes populaires (bambucos, pasillos et san juanitos) ont marqué mon esprit artistique et musical, bien avant de débuter mes études de hautbois et de flûte traversière ; l'apprentissage et la pratique de la quena, la zampoña et le rondador (flûtes traditionnelles du sud de la Colombie et la cordillère des Andes) ont influencé amplement mon cheminement musical. Aujourd'hui, j'ai la possibilité de continuer ma carrière, ma formation et mes études musicales en France, pays qui a beaucoup influencé la vie et l'uvre du compositeur. Enfin, la troisième raison de ce choix est une forme de résistance vis-à-vis de l'oubli dans lequel Antonio Maria Valencia a sombré, y compris dans sa ville d'origine et au conservatoire qu'il a lui-même créé. J'ai eu l'occasion de réaliser mes études de hautbois au conservatoire Antonio Maria Valencia de Santiago de Cali, et je constate qu'en effet, très peu d'élèves connaissent sa vie et son uvre. Cette triste situation rappelle les dernières années vécues par le compositeur lui-même. Quand les représentants culturels et politiques de la Colombie ainsi que des personnages de la classe dirigeante de la ville ont écarté Valencia de la direction du Conservatoire qu'il avait lui-même créé, basant leur décision sur l'homosexualité du compositeur, ce qui a causé le déclin de Valencia mort peu de temps après. Ces personnes ont voulu, en quelque sorte, par extension l'oubli de son uvre. Compositeur, pianiste et pédagogue, Antonio Maria Valencia (1902-1952), est l'une des personnalités les plus influentes dans l'histoire de l'académie musicale en Colombie en étant porteur d'un style unique qui marquera notamment la construction d'une musique académique colombienne. Représentant de l'école musicale nationaliste de la première moitié du XXème siècle, son uvre comporte un large éventail de rythmes et de mélodies provenant du folklore et de la tradition colombienne, souvent enfouis dans des mondes sonores et esthétiques divers. Ces éléments seront façonnés et influencés par une solide formation et diffusés tout au long d'une brillante carrière de pianiste et de pédagogue. En 1921 Antonio Maria Valencia reçoit une bourse d'études du gouvernement colombien, afin de poursuivre sa formation académique en Europe. Le directeur du Conservatoire National de Bogota de cette époque, Guillermo Uribe Holguín (1880-1971), est ancien élève de Vincent d'Indy, ayant réalisé ses études de composition et de violon à la Schola Cantorum de Paris. Holguín encourage Valencia à poursuivre sa formation à Paris au sein de cette prestigieuse institution. Jorge Luis Borges écrira vingt ans plus tard : « La réalité aime les symétries et les légers anachronismes » . Les deux personnalités les plus importantes dans la construction d'une école musicale en Colombie, ainsi que dans la fondation des principaux conservatoires et académies du pays, ont été formées à la Schola Cantorum de Paris auprès de Vincent D'Indy ; Guillermo Uribe Holguín entre 1907 et 1911 et Antonio Maria Valencia entre 1923 et 1929. Comment interpréter le langage musical d'Antonio Maria Valencia au-delà d'une simple analyse musicale? Pour répondre à cette question, il nous semble capital de restituer son uvre dans un cadre historique. Paul Ricur affirme : « C'est l'acte de prendre ensemble, de composer ces ingrédients de l'action humaine qui, dans l'expérience ordinaire restent hétérogènes et discordants. [ ] Suivre l'histoire, c'est composer une forme très élaborée de compréhension » . Dans notre démarche, nous avons divisé la production globale d'Antonio Maria Valencia dont nous avons connaissance jusqu'à ce jour, en trois parties : première période créatrice entre 1914 et 1922, période académique entre 1922 et 1929 et période de maturité créatrice entre 1929 et 1952, année de sa mort. Bien que cette division puisse sembler quelque peu arbitraire, elle correspond bien à une organisation temporelle de l'uvre de Valencia en fonction de la relation entre contexte et création. Avec l'intention de cerner l'homme et l'artiste, nous avons dressé un état de la recherche : nous nous sommes rendu compte rapidement de la précarité quantitative du matériel bibliographique portant sur Antonio Maria Valencia, situation des plus étranges, compte tenu du poids et de l'importance du compositeur dans l'histoire de la musique et de l'académie musicale en Colombie. Cependant, l'ouvrage passionnant et très complet du compositeur et musicologue chilien Mario Gomez Vignes : Imagen y Obra de Antonio Maria Valencia (1991), s'avère être une source inestimable. En effet, Mario Gomez Vignes étudie, dans le premier volume de son ouvrage, la féconde correspondance de Valencia avec sa famille, ses amis, et ses formateurs, avec une analyse approfondie et détaillée de la vie et l'uvre du compositeur. Compte tenu des informations auxquelles nous avons eu accès dans le cadre de la réalisation de notre mémoire de master 2 MFA, et avec une analyse des caractéristiques de chaque période, nous trouvons nécessaire de centrer nos recherches sur la période académique et le séjour parisien (1923-1929) de Valencia. Dans les années 1920, Paris est la ville cosmopolite par excellence, marquée par la recherche d'identité, ce qui, en musique, donnerait lieu à diverses tendances qui cherchent à se démarquer de l'hégémonie musicale germanique en utilisant un langage musical plus large et une sonorité qui lui est propre. Les recherches de sonorités et d'identités ont imprégné considérablement la vie et l'uvre d'Antonio Maria Valencia. La France offre en effet à Valencia un nouvel univers. Il interprète son pays natal avec recul et objectivité ; cette distance lui confère la possibilité de porter de nouveaux regards basés sur l'expérience et la comparaison, ce qui arriva aux écrivains du boom latinoamericano trente ans plus tard. Enrichissant et construisant leur uvre dite « nationale » avec l'interprétation particulière qu'offre le recul, des écrivains comme : Julio Cortázar, Gabriel Garcia Marques, Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes ont écrit une partie de leur uvre en Europe ; le réalisme magique de Garcia Márquez ou le réalisme merveilleux d'Alejo Carpentier, mouvements tant étudiés en littérature, ont vu le jour dans le Paris des années 1960. La réalisation d'une thèse qui nous permettrait d'étudier en profondeur l'activité académique et artistique de Valencia à Paris nous semble une étape indispensable pour compléter le travail déjà labyrinthique de Mario Gomez Vignes. En effet, c'est dans cette étape de la vie de Valencia que le travail de Gomes Vignes peut s'avérer incomplet. Le musicologue et compositeur chilien a tracé la vie du compositeur en se basant principalement sur la riche correspondance de Valencia et de ses proches. Cependant, compte tenue de la distance géographique et de la difficulté d'accéder à certains documents (entre autres, ceux de la Schola Cantorum de Paris), ainsi qu'à une partie de l'information de presse touchant la vie artistique de Valencia en France, le travail de Gomes Vignes peut s'avérer parfois inachevé pour cette période. D'un point de vue stratégique, notre mission devra rendre compte des processus de consolidation de l'artiste en France. Tracer toutes les activités artistiques de Valencia nous semble un pas nécessaire pour aborder cette période. Pour ce faire, nous allons essentiellement nous appuyer sur les documents et les archives qui nous aideront à reconstituer le parcours artistique de Valencia à Paris entre 1923 et 1929 à la fois comme interprète, élève et compositeur. Dans cette perspective, nous projetons de consulter dans les archives privés de Vincent d'Indy, ainsi que ceux de Manuel de Falla, entre autres. Cela pourrait nous permettre de comprendre les échanges artistiques et intellectuels qui ont influencé et en quelque sorte « changé » sa vie et son uvre. Toutes ces informations seront confrontées à une analyse détaillée de la production musicale de cette période. Dans cette perspective, la notion des transferts culturels pourra nous aider à mieux comprendre l'implication de la France dans l'esthétique musicale de Valencia, ainsi que dans la construction artistique et le développement d'une académie musicale en Colombie. Michel Espagne affirme : « La recherche sur les transferts culturels n'est pas une investigation synchronique, mais une tentative de comprendre des processus [ ] Un transfert culturel est une sorte de traduction, de réinterprétation » .