Comportement moteur «sain» et «pathologique» : une distinction révisée par la modélisation et l'observation expérimentale.
| Auteur / Autrice : | Alexis Berland |
| Direction : | Emmanuel Guigon, Alexis Paljic |
| Type : | Projet de thèse |
| Discipline(s) : | Sciences cognitives |
| Date : | Inscription en doctorat le 01/12/2022 |
| Etablissement(s) : | Sorbonne université |
| Ecole(s) doctorale(s) : | École doctorale Cerveau, cognition, comportement |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : Institut des Systèmes Intelligents et de Robotique |
| Equipe de recherche : AGATHE Assitance aux Gestes et Applications THErapeutiques |
Mots clés
Résumé
Les comportements moteurs « pathologiques » sont souvent définis par des critères de vitesse, d'amplitude, de fluidité, de force et de précision. En santé, lorsque la mesure de ces critères s'éloigne de la moyenne d'une population, on considère que le comportement de la personne est « pathologique ». Toutefois, ce seuil de décision est arbitraire : il fluctue selon l'outil de mesure utilisé et dépend de la population de référence. Une difficulté connexe de la distinction entre « normal » et « pathologique » réside dans la désignation des symptômes moteurs. Par exemple, lorsque la vitesse de mouvement est considérée comme particulièrement inférieure à la moyenne, on parle de lenteur de mouvement ou de bradykinésie dans le parkinsonisme. Pour une amplitude restreinte, on évoque une micrométrie dans le parkinsonisme ou une hypométrie dans le syndrome cérébelleux. Si un geste est peu fluide, on parle d'ataxie dans le syndrome cérébelleux, de rigidité dans le syndrome parkinsonien, ou encore de problèmes de coordination dans le trouble développemental de la coordination. Enfin, en cas de difficultés de précision, on parle de dysmétrie dans le syndrome cérébelleux, et on évoque là encore un problème de coordination dans le trouble développemental de la coordination. Ces descriptions ne sont pas claires. Elles nomment des comportements identiques différemment (lenteur de mouvement et bradykinésie) et mettent côte à côte des comportements qui peuvent avoir une origine différente (rigidité et ataxie, micrométrie et hypométrie). Lorsqu'on regarde comment l'amplitude, la vitesse et la fluidité de mouvement covarient, on remarque que les trois mesures sont interdépendantes. La segmentation des gestes produit de la lenteur (Skaikh et al., 2015) et la lenteur dégrade la fluidité (Salmond et al., 2017). Les pathologies avec des comportements moteurs peu fluides pourraient être expliquées par une lenteur de mouvement, tandis que les gestes lents pourraient être expliqués par leur segmentation. Dans le parkinsonisme, on observe, de prime abord, une amplitude et une vitesse de mouvement restreintes (Mazzoni et al., 2012) dites « pathologiques », qualifiées de micrométrie et de bradykinésie. Le rapport vitesse/amplitude est toutefois conservé chez les parkinsoniens et est comparable à celui des personnes « saines » (Forrest et al., 1989), ce qui suggère que la micrométrie et la bradykinésie pourraient résulter d'une différence dans la gamme de mouvement utilisée, plutôt que d'une différence structurelle du geste. En outre, sous certaines conditions, la vitesse de mouvement des parkinsoniens peut sortir du registre de la lenteur, et augmenter en atteignant une valeur comparable à celle d'une personne « saine » (Majsak et al., 1998 ; Schenk et al., 2003). Ce phénomène, appelé kinésie paradoxale, questionne notre compréhension des pathologies, car si les mouvements « pathologiques » peuvent retrouver un aspect « fonctionnel » indiscernable des mouvements « sains », comment fait-on pour les caractériser correctement ? De plus, s'il est possible de faire à la fois des gestes « pathologiques » et « normaux » à partir d'un même système moteur, c'est que ce n'est probablement pas le système moteur qui est déficitaire. La question est donc la suivante : qu'est-ce qui est d'origine motrice dans les comportements pathologiques et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Par « origine motrice » on fait référence à la séparation entre (1) le traitement de l'information lié à la décision/préparation de l'action et (2) la production de l'action. La modélisation permet de traiter cette question : l'architecture contrôle-estimation (Bryson & Ho, 1975 ; Todorov & Jordan, 2002 ; Todorov, 2004 ; McNamee & Wolpert, 2019 ; Guigon, 2023) est une architecture couramment utilisée dans laquelle un contrôleur crée des commandes motrices à partir du but de l'action et de l'état estimé, et un estimateur calcule l'état estimé à partir des commandes et de l'observation de l'état. Dans ce cadre, les comportements moteurs pathologiques pourraient apparaître à différents endroits tels que (1) un défaut du contrôleur, (2) un défaut de l'estimateur, ou (3) une difficulté dans l'élaboration du but de l'action. Comme il existe des kinésies paradoxales qui permettent aux parkinsoniens de produire des mouvements « sains », l'origine du déficit est probablement liée à l'élaboration des buts plutôt qu'aux processus de production des commandes ou d'estimation d'état. La première étude de la thèse vise à étayer la validité de l'architecture contrôle-estimation. L'étude porte sur l'adaptation à une rotation visuomotrice, au sein de laquelle nous comparons l'adaptation de l'angle initial du mouvement avec l'adaptation de la longueur de la trajectoire. L'expérience montre que ces deux paramètres s'adaptent à des vitesses différentes. Pour expliquer cette observation, nous proposons une analyse computationnelle fondée sur l'architecture contrôle-estimation (article en cours de publication). Comment expliquer que le choix des buts puisse conduire à des comportements « pathologiques » comme la bradykinésie ? Dans une tâche de pointage, les personnes « saines » peuvent produire une large gamme de vitesses si elles y sont contraintes. En revanche, lorsqu'elles sont libres de bouger à la vitesse souhaitée, celles-ci se limitent à une plage de vitesses plus étroite (Mazzoni et al., 2012). Si l'on considère qu'il existe des buts moteurs préférés dans la réalisation des actions, alors la bradykinésie pourrait être expliquée par une difficulté à accéder à certaines vitesses désirées, en particulier les plus rapides. La thèse vise à comprendre ce qui régit la préférence des buts moteurs en créant un outil qui permette de les modifier. Plusieurs études montrent que l'émotion peut influencer la vitesse, l'amplitude, la force, le temps de réaction et la précision du mouvement de personnes « saines » et « pathologiques » (Hälbig et al., 2011 ; Homagain et al., 2023 ; Michalak et al., 2009 ; Naugle et al., 2012a ; Naugle et al., 2012b ; Pierrieau et al., 2024). L'état émotionnel est un phénomène cognitif qui interagit avec les processus décisionnels et qui pourrait influencer le choix des buts moteurs. La seconde étude de la thèse utilise l'émotion pour étudier les changements qu'elle peut provoquer sur le geste. L'étude se structure en deux parties : (1) induire des états émotionnels différents chez des personnes « saines » et (2) étudier l'impact de ces états sur le contenu du geste « sain ». Pour induire des émotions différentes, nous utilisons le modèle bi-dimensionnel valence-arousal qui décrit les états affectifs selon 2 axes continus : (1) la valence qui quantifie l'agréabilité et (2) l'arousal qui quantifie son intensité (Bakker et al., 2014 ; Kuppens et al., 2013 ; Mehrabian & Russel, 1974 ; Russel, 1980). Sur la base de ce modèle, nous avons développé 4 environnements en réalité virtuelle dont le but est d'induire 4 états différents. Pour étudier l'effet de l'environnement sur le mouvement, nous avons conçu 2 tâches à effectuer pendant l'immersion dans chaque environnement : - La première est inspirée du tapping et consiste à battre un rythme régulier avec la main à une allure libre pendant 40 secondes. Dans cette tâche, nous pourrions observer des différences d'amplitude et de fréquence selon les environnements, de la même manière que l'étude de Mazzoni et al. (2012) montre une amplitude et une fréquence restreintes des parkinsoniens dans une tâche de tapping. - La seconde tâche est une série de pointages vers le haut et vers le bas à des amplitudes de 10 et 20 cm. Dans cette tâche, nous pourrions observer une différence de vitesse selon l'environnement, dans la lignée de l'expérience de Mazzoni et al. (2012) qui montre l'existence de vitesses préférées dans une tâche de pointage. Les 2 amplitudes de pointage permettent d'étudier les lois de mise à l'échelle de la cinématique du geste (Sainburg & Schaefer, 2004), dans le but de mieux comprendre les mécanismes susceptibles de les générer. Les données recueillies à partir des pointages verticaux permettront d'enrichir un modèle de contrôle computationnel descriptif (Guigon, 2023), notamment en ce qui concerne la sélection buts moteurs. Les états émotionnels des personnes dans les 4 environnements sont quantifiés selon (1) le modèle continu valence-arousal-dominance (Self-Assessment Manikin Bradley & Lang, 1994), (2) le modèle catégoriel discret (Geneva Emotion Wheel Sacharin et al., 2012 ; Scherer, 2005 ; Scherer et al., 2013) et (3) des mesures physiologiques (débit sanguin, conductance électrodermale, température cutanée). Si la seconde étude permet de capturer la modification du contenu du geste de personnes « saines » en fonction de leur état émotionnel, nous proposerons une analyse computationnelle, appuyée par une simulation, visant à expliquer la nature de ces changements (telle qu'une modification des buts moteurs plutôt que d'un changement dans le processus de contrôle comme l'ajout d'un gain scalaire sur la commande). Cette analyse offrirait une nouvelle compréhension de l'origine des comportements moteurs dits « pathologiques » et questionnerait la pertinence des métriques actuellement utilisées en rééducation pour quantifier et rééduquer le geste « pathologique ». À l'issue de ce travail, nous envisageons (1) de mettre en place une plateforme en ligne pour diffuser la seconde étude de thèse à l'échelle mondiale et obtenir des résultats à grande échelle dans différents contextes culturels, et/ou (2) de créer un outil de formation, destinés aux futurs professionnels de la rééducation, visant à modifier le contenu du geste des apprenants afin d'introduire de façon ludique, la théorie sur les pathologies du geste. Références : Bakker, I., Van der Voordt, T.J., de Boon, J., Vink, P. (2014). Pleasure, Arousal, Dominance: Mehrabian and Russell revisited. Current Psychology. Bradley, M.M., & Lang, P.J. (1994). Measuring emotion: the Self-Assessment Manikin and the Semantic Differential. Journal of behavior therapy and experimental psychiatry, 25(1), 4959. Bryson, A.E., Ho, Y.-C. (1975). Applied Optimal Control - Optimization, Estimation, and Control. Hemisphere Publishing Corporation. Forrest, K., Weismer, G., Turner, G.S. (1989). 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