Thèse en cours

L'évaporation de la démocratie : un cas d'écoles. Ethnographie comparée d'écoles démocratiques en France et au Québec

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Auteur / Autrice : Matias Baude
Direction : Hélène BertheleuHéloïse NezPascale Dufour
Type : Projet de thèse
Discipline(s) : Sociologie
Date : Inscription en doctorat le 28/09/2023
Etablissement(s) : Tours
Ecole(s) doctorale(s) : Sciences de la Société : Territoires, Economie, Droit - SSTED
Partenaire(s) de recherche : Laboratoire : CItés, TERritoires, Environnement et Sociétés
Equipe de recherche : COST - Construction Sociale et politique des espaces, des normes et des Trajectoires

Résumé

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Les pratiques démocratiques horizontales peuvent-elles inclure les enfants ? L'asymétrie constitutive de la relation adulte-enfant est-elle toujours soluble dans la forme assemblée ? Inspirées de la Sudbury Valley School (Greenberg, 2017) et de l'école de Summerhill (Neill, 1970), les écoles démocratiques sont des écoles alternatives privées hors contrat qui émergent depuis une dizaine d'années en Europe et en Amérique du Nord. Elles se définissent selon deux principes. D'abord, les apprentissages informels sont privilégiés aux cours formels. Elles se développent ainsi en réaction à la « forme scolaire » prépondérante dans les sociétés modernes (Vincent, 1994). Ensuite, l'autorité de l'adulte est déléguée à un conseil d'école, qui prend la forme d'une assemblée délibérative incluant les enfants. En cherchant à redonner aux membres scolarisé·es un pouvoir décisionnel, leur projet n'est pas seulement pédagogique, mais politique. L'objectif est d'abolir « l'âgisme » (Farhangi, 2018), entendu ici comme la domination des adultes sur les enfants (Rennes, 2020). Ces écoles atypiques apparaissent comme des terrains pertinents pour étudier la manière de faire démocratie avec les enfants. Contrairement à la plupart des dispositifs délibératifs en milieu scolaire, le cadre démocratique prime ici sur le cadre éducatif (Beaufils et Duval-Valachs, 2023). De plus, les expériences concrètes sont très hétérogènes. La démocratie dans ces écoles est un « signifiant vide » (Laclau, 2008) que chaque communauté scolaire investit comme bon lui semble (vote majoritaire, consensus, répartition des rôles…). Pourtant, depuis quelques années, la vitalité démocratique d'une partie de ces écoles semble s'essouffler : la participation des enfants aux prises de décision est faible, les conseils d'école sont brefs voire inexistants et les enfants accusent les adultes de monopoliser le pouvoir. Certains établissements ont fermé et d'autres ont abandonné l'appellation « démocratique ». La démocratie entre adultes et enfants est-elle vouée à l'échec ? Comment expliquer que ce « signifiant vide » ait été « vidé de sens » ? La thèse aborde cette problématique comme une situation d'évaporation de la démocratie. Ce terme fait référence aux travaux de Nina Eliasoph (1998) mais insiste sur les transformations matérielles des dispositifs délibératifs et des pratiques décisionnelles dans ces écoles. L'enquête s'appuie sur une ethnographie réalisée par observation participante sur quatre terrains : deux en France et deux au Québec. La méthode comparative permet de comprendre comment se développent ces institutions dans des contextes nationaux et législatifs différents, qui présentent un paysage éducatif et une institutionnalisation de la démocratie participative distincts. À cela s'ajoute une soixantaine d'entretiens avec des professionnel·les, des enfants scolarisé·es et leurs parents. Les résultats de l'enquête montrent que l'évaporation de la démocratie ne peut être réduite ni à une domination adulte située, ni à une « démocratie furtive » (Theiss-Morse et Hibbing, 2002) des enfants. Il s'agit plutôt d'une transformation de la démocratie assembléiste en une « démocratie du faire » (Girard et Muller, 2023), que les adultes considérèrent plus adaptée à la « nature » des enfants. Il s'agit également du résultat de la réintroduction de dispositifs scolaires, encouragée par des acteur·ices d'État et par certains parents, qui supplantent progressivement les pratiques délibératives horizontales. Ce double mouvement, d'informalisation de la démocratie et de formalisation du cadre scolaire, transforme à la fois les formes de politisation des enfants et les rapports que ces communautés scolaires entretiennent à l'État. L'évaporation de la démocratie semble ainsi être un phénomène multiscalaire, allant des interactions locales à des dynamiques macrosociales.