Les derniers flambeaux de l'Humanisme juridique, l'Ecole de Bourges aux XVIIe et XVIIIe siècles.
| Auteur / Autrice : | Clémentine Mari |
| Direction : | Remi Oulion, Cyrille Dounot |
| Type : | Projet de thèse |
| Discipline(s) : | Histoire du droit des institutions |
| Date : | Inscription en doctorat le 01/10/2022 |
| Etablissement(s) : | Université Clermont Auvergne (2021-...) |
| Ecole(s) doctorale(s) : | Sciences Economiques, Juridiques, Politiques et de Gestion |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : Centre Michel de L'Hospital CMH UR 4232 |
Mots clés
Résumé
Bourges, capitale du Berry, renferme un passé glorieux pourtant mal connu du grand public actuel. La création de l'université de Bourges au printemps 1463-1467 est effectivement lourde de sens puisque Bourges et sa Faculté de droit ne tarderont pas à s'inscrire dans l'histoire et la culture juridique à travers la réception d'un phénomène intellectuel européen aussi appelé, « humanisme juridique ». Concept étant en réalité, à l'origine d'un profond renouvellement de la pensée juridique et ayant fortement contribué à la formation du droit moderne. Mais alors, pourquoi parler « d'École de Bourges » ? Mes récentes recherches effectuées aux archives départementales du Cher et municipales de Bourges dans le cadre de la rédaction de mon mémoire et projet de thèse, entièrement consacré au fonctionnement de la Faculté de droit de Bourges aux XVIIe et XVIIIe siècles, m'ont permis de comprendre la véritable symbolique qui se cachait derrière cette appellation. Elles m'ont également permis d'en saisir l'enjeu et d'en étudier la diffusion de sa doctrine à travers les siècles et en Europe. Débuté au XVe siècle en Italie avec notamment Lorenzo Valla et le jurisconsulte Bartole, l'humanisme juridique devient au siècle suivant, un phénomène européen. En France, le germe planté par André Alciat et Guillaume Budé y trouve un terreau particulièrement fertile. Dès la première moitié du XVIe siècle, de nombreux jurisconsultes français s'inscrivent dans la lignée de ces deux grandes figures du droit, en particulier au sein de l'Université de Bourges ou l'enseignement du premier a connu un intense rayonnement. L'importance du mouvement dans le royaume est telle qu'il en vient à prendre son nom. Activement soutenue par la Duchesse Marguerite de Navarre, la faculté de droit de Bourges s'est en effet distinguée par le recrutement des professeurs les plus brillants de son époque, à l'instar d'André Alciat, François le Douaren, Eguinaire Baron, Michel de l'Hospital, Hugues Doneau, François Beaudoin, Antoine Leconte ou encore François Hotman et tant d'autres, faisant de facto de Bourges l'une des plus florissantes « villes des Lettres d'Europe ». Toutefois, bien que l'histoire de l'université de Bourges soit jusqu'au XVIe siècle, assez riche et détaillée, il semblerait qu'au départ des éminents professeurs pré-cités ci-dessus, le silence se soit fait sur cet épicentre culturel, laissant ainsi le devenir de la faculté de droit de Bourges dans l'ombre la plus totale au XVIIe siècle. On a d'ailleurs longtemps pensé que l'humanisme juridique s'éteignit à la fin du XVIe siècle avec la mort de Cujas à Bourges qui aurait entraîné de la même manière, la décadence de la faculté de droit et de son illustre école humaniste. Pourtant, la récente et modeste étude que je viens de mener sur l'histoire savante de la doctrine de l'Ecole de Bourges aux XVII et XVIIIe siècle sous-entend quelque chose de différent. Il semblerait en effet que le XVIIe siècle n'ait pas correspondu à l'extinction de l'humanisme juridique sur le sol européen mais au contraire, à l'émergence de nouvelles doctrines, hybrides, inspirées de ce fort héritage historico-juridique, qui fut développé par les maîtres berruyers. Finalement, c'est un humanisme revisité qui aurait pris vie durant toute la période du XVIIe siècle avec une 'Ecole de Bourges après l'Ecole de Bourges.' Ainsi, succédant au faste de la Renaissance, c'est une nouvelle manière d'enseigner le droit qui voit le jour, notamment permise par différents professeurs du XVIIe siècle tels que : Pierre de la Chappelle, les clermontois François et Jean Broé, Marc-Antoine Dominici, Edmond Mérille ... Apparaissent alors avec eux, de nouvelles méthodologies et didactiques d'enseignement qui furent reprises au delà de la faculté de droit de Bourges. En effet, l'ouvrage fidèle à la méthode historico-philologique de Cujas faisait contribuer la culture en sciences humaines et tout particulièrement en littérature ancienne, à l'explication savante du droit romain. Mais plus tard, s'émancipant du commentaire juxtalinéaire des civilistes, François Broé laissa libre cours à sa prédilection pour une didactique de l'histoire du droit, dont témoignait déjà, en tête des Expositiones, une Breuis totius iuris species naturalis, gentium et civilis philologice exponitur et l'Analogia iuris ad vestem, qua iuris naturalis, gentium et civilis species illustratur, n'en constituent pas seulement des variations à la fois thématiques et littéralisées mais attestent que leur auteur, bien avant Vico, avait mesuré toute la portée de la symbolique juridique. Son fils, qui reprendra ses études, continuera dans ce sillon moderne et révolutionnaire d'une étude du droit revisitée, plus concrète et capable de répondre aux attentes de la société du XVIIe siècle. Et bien que les professeurs de Bourges aient une vision toute particulière d'enseigner le droit en ayant recours à des sciences annexes, c'est pourtant cette méthodologie qui inspirera l'enseignement du droit français dans les facultés futures. À un siècle ou les réformes vont de bon train, comment faire basculer la science juridique héritée du droit romain vers un « humanisme des praticiens du droit français » ? Les professeurs humanistes de Bourges contribuèrent à ce retournement, notamment à travers le développement de leurs pratiques didactiques hors du commun et le recours à la philologie et à l'analogie qui permis aux jeunes étudiants de l'époque, de développer un esprit plus critique et surtout plus concret, ce qui s'avéra être bénéfique dans la pratique du droit et l'acquisition de nouvelles compréhensions. Conséquemment, des enseignements innovants voient le jour tels que la philosophie du droit (pas novateur du point de vu du droit naturel mais c'est la première fois que cet intitulé de cours est employé, ce qui montre l'ouverture d'esprit de cette seconde Ecole de Bourges), ou bien encore une ébauche des droits de l'Homme à travers la procédure, l'appréhension du justiciable et de la peine, de la présomption d'innocence et tellement plus encore ... Dès lors, s'intéresser à ce second humanisme juridique, c'est effectuer un travail de recherche sur la doctrine juridique. Mais se préoccuper de l'Ecole de Bourges au XVIIe siècle, c'est aussi s'intéresser aux ouvertures épistémologiques, à d'autres manières de penser le droit. Cela permet également, à travers l'étude de la doctrine de l'époque, d'étudier la méthodologie comparée des didactiques d'enseignement du droit au XVIIe siècle. Même si on ne se questionne actuellement pas sur nos origines juridiques, ce travail portant sur l'étude de la doctrine permet de renouveler les apports du droit. En effet, l'Ecole de Bourges a déjà été étudiée mais jamais sur cette période. Ce projet de thèse s'inscrit de facto dans une dynamique de la section d'histoire du droit moderne et de l'histoire de la doctrine. Par ailleurs, il s'inscrit aujourd'hui dans une tendance forte, autour de la pensée juridique de l'histoire de la pensée de la doctrine et permettra je l'espère d'aider à la compréhension de l'évolution de la doctrine du droit français aujourd'hui enseigné dans nos facultés. Mais il permettra aussi de comprendre, comment s'est opéré le passage de la diffusion du droit romain à la française à un véritable droit français, plus proche de la pratique juridique. Pour autant, cela ne signifia pas que le droit français fut réceptionné sans heurts dans cette école si attachée aux fondamentaux romains qui ont fait d'elle sa notoriété. Tout simplement parce que la politique qui était menée à l'époque visait à s'inspirer du mos gallicus, tout en se détachant progressivement du droit romain afin de prôner un véritable nationalisme juridique. Or, les jurisconsultes de Bourges du XVIIe siècle, héritiers des grands humanistes, étaient convaincus que le droit romain incarnait la matrice du droit occidental et que, sans droit romain, il n'y avait rien. N'avaient-ils pas raison ? Ce changement de perspectives a produit des conséquences fort importantes. Sur le plan juridique, il a engendré d'importants progrès dans la connaissance de l'histoire de France car pour les humanistes patriciens, l'histoire était inséparable du droit. Par conséquent est né à Bourges, un enseignement atypique où méthodologies humanistes se confondaient avec le développement d'une « doctrine à la française ». A travers cette continuité de l'école de Bourges, c'est tous les prémices de l'art oratoire, de l'éloquence, de la symbolique de la robe, de tout ce qui fait la beauté de notre droit actuel qui voient le jour. Tous ces emblèmes liés à la justice, associés au droit et connus de tous. On apprend en effet à travers la modeste étude que je viens de réaliser, que Bourges exerçait au XVIIe siècle toujours autant d'influence sur les pays européens de droit romain. C'est effectivement une faculté qui rayonne et qui semble regrouper des professeurs de divers pays, faisant d'elle un « foyer de culture juridique européen ». Ainsi, il semblerait que le XVIIe siècle ait été un siècle prospère pour cette faculté, malgré les difficultés liées aux conjonctures de l'époque ( épidémies, guerres, famines ). Cette découverte s'avère par conséquent saisissante, dans le sens où elle remet en cause certains fondements. Il est désormais possible d'imaginer que ces derniers flambeaux de l'humanisme juridique théorisés par Bourges, aient été à l'initiative de plus grands bouleversements encore, aussi bien du point de vue de la science juridique (par les enseignements inédits qui en découlent et qui ont été retrouvés dans les archives de Bourges) que de la façon de penser et de faire du droit en France et dans tous les pays européens de tradition Romano-germanique qu'elle a pu influencer. C'est pourquoi, l'étude de cette « École de Bourges après l'École de Bourges » pourrait intéresser tous les droits et tous les juristes, même à l'international.