Le visage numérique de l'État russe : une sociologie de la conception des interfaces publiques en contexte autoritaire
| Auteur / Autrice : | Boris Melnichenko |
| Direction : | Françoise Daucé |
| Type : | Projet de thèse |
| Discipline(s) : | Sociologie |
| Date : | Inscription en doctorat le 10/11/2020 |
| Etablissement(s) : | Paris, EHESS |
| Ecole(s) doctorale(s) : | École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales |
Mots clés
Résumé
Cette thèse portait sur les enjeux politiques et sociaux du design graphique et numérique des infrastructures scripturales publiques en Russie contemporaine. Ma recherche s'inscrivait dans une perspective généalogique mettant en lumière les héritages post-soviétiques dans les moments clés du tournant autoritaire des années 2010 à 2020, marqué par la dissolution progressive des espoirs démocratiques portés par l'Internet post-soviétique – un Internet qui avait constitué, à ses débuts, un espace de décentralisation et d'ouverture. Dans ce contexte, les designers graphiques et web, qui comptent parmi les professionnels les plus internationalisés, hautement qualifiés, les mieux rémunérés et les plus mobiles de la Russie contemporaine, se trouvent au cœur d'une tension fondamentale : d'un côté, ils façonnent les infrastructures numériques qui servent de dispositif de gouvernance ; de l'autre, ils sont eux-mêmes des sujets des politiques publiques et des mécanismes informels de coercition ou de cooptation ciblant les milieux professionnels. Pour analyser cette tension, la thèse combinait trois approches complémentaires : une généalogie des milieux du design graphique et web en Russie depuis le début du XXe siècle jusqu'à 2025 ; une enquête ethnographique menée au sein d'un sous-traitant gouvernemental moscovite (2021–2022) développant des interfaces de services sociaux publics ; et une web-ethnographie des débats publics au sein des milieux du design de 2022 à 2025. À partir d'une approche symétrique des infrastructures scripturales, la thèse conceptualise le travail des graphistes et des web-designers en tant que «façonneurs de l'ordre et du changement», autrement dit de professionnels qui mettent en place des pratiques et des dispositifs de gouvernance par le biais d’infrastructures scripturales, qu'elles soient matérielles ou numériques. Les interfaces graphiques des sites web, les polices de caractères, les chartes graphiques, les systèmes d'identité visuelle et de navigation assurent la médiatisation de la vie publique et occupent une position clé dans le maintien du régime politique, en orientant et en guidant l'attention et la perception des utilisateurs. Les professionnels du design graphique et web sont ainsi analysés en tant qu'acteurs clés de la bureaucratie infrastructurelle, qui recourent également à des «pratiques d'influence» et à des formes de contrôle sur les manières d'agir, qui peuvent être comprises comme une «hégémonie de la forme». Celle-ci est susceptible de devenir, dans les cas les plus extrêmes, une véritable «dictature esthétique», venant ainsi déplacer ou prolonger la «dictature de la loi» de la Russie poutinienne. La thèse localise les acteurs de l'«industrie créative» parmi les autres acteurs de la distribution du pouvoir opérant à la périphérie de l'État, aux côtés des «entrepreneurs de la force» ou des «entrepreneurs d'influence», et dans le cadre des formes multiples de relations à la frontière du secteur privé et du secteur public au niveau du pouvoir régional. Ces analyses révèlent la manière dont les infrastructures numériques sont devenues un instrument central de gouvernance et de contrôle idéologique dans la Russie contemporaine, tout en restant des espaces d'innovation, de résistance et de contournement. La thèse montre que même dans les cas les plus extrêmes (engagement en faveur de l'invasion de l'Ukraine ou radicalisation de certains «designers d'État» vers des formes de propagande à caractère fascisant), les convictions et les pratiques se développent dans une «complexité florissante». Elle met ainsi en lumière la signification politique du design graphique et web en tant que pratique médiatrice en régime autoritaire, les controverses morales que cette signification implique, et les dynamiques de pouvoir – entre violence, obéissance et résistance – qui traversent le quotidien des professionnels façonnant le «visage numérique» de l'État russe et la relation des citoyens à ce dernier.