Sexus obstat"? Devenir docteure de l'Eglise au XXe siècle (1923-1997) : les cas de Thérèse d'Avila, Catherine de Sienne et Thérèse de Lisieux.

par Clarisse Tesson

Thèse de doctorat en Histoire

Sous la direction de Guillaume Cuchet.

Thèses en préparation à Paris 12 , dans le cadre de Ecole doctorale Cultures et Sociétés , en partenariat avec CRHEC - Centre de recherche en histoire européenne comparée (laboratoire) .


  • Résumé

    Le titre de « docteur de l'Église » est donné à quelques saints par l'Église catholique, à qui elle reconnaît, par un culte spécial, une contribution importante à la compréhension et au développement de sa doctrine. D'origine médiévale, il connaît de nombreuses évolutions au fil des siècles, la dernière étant son ouverture aux femmes en 1970. L'idée de le conférer à une femme a été posée dès l'entre-deux-guerres, pour Thérèse d'Avila en 1923, puis pour Thérèse de Lisieux en 1932, dans un contexte de renouveau et de débats autour de la mystique, qui voyait la théologie spirituelle réintégrer le champ de la théologie universitaire. Pie XI repoussa cependant les deux causes par une formule abrupte, « sexus obstat ». Si rien n'indiquait, dans les sources normatives, que le titre soit réservé aux hommes, le pape n'a pas voulu rompre avec la tradition qui, depuis saint Paul en passant par Thomas d'Aquin, excluait les femmes de l'enseignement doctrinal. Bien que le titre ne confère aucune fonction hiérarchique mais vienne seulement reconnaître l'influence posthume des écrits d'un saint, Pie XI voulait sans doute éviter toute confusion possible avec le magistère ecclésiastique auquel les femmes ne pouvaient prétendre par leur statut de laïc. Tandis que Gustave Desbuquois, promoteur du doctorat de Thérèse de Lisieux, voyait une opportunité à proclamer une docteure de l'Église au vu de l'essor de la promotion féminine dans la sphère civile, le pape pouvait au contraire craindre d'avoir l'air de baptiser un mouvement dont il avait régulièrement souligné les dangers. L'idée d'un doctorat féminin trouve une issue favorable à la fin du concile Vatican II (1962-1965), Paul VI acceptant de proclamer Thérèse d'Avila docteure de l'Église, en même temps que Catherine de Sienne. Après que la Curie romaine a donné son aval à l'ouverture du doctorat d'Église aux femmes, jugée pertinente au regard d'un concile qui venait de consacrer l'apostolat des laïcs, une ecclésiologie renouvelée, mais aussi le principe de l'aggiornamento qui voulait faire le tri entre l'accessoire et l'essentiel dans la tradition de l'Église, les deux saintes furent proclamées en 1970. Présenté comme un geste de reconnaissance envers les femmes, l'événement survient en pleine « crise catholique » (Denis Pelletier), marquée par la chute de la pratique religieuse mais aussi de nombreuses divisions et contestations. À bien des égards, la promotion de deux nouvelles docteures a pu être mise au service d'une réaffirmation des fondamentaux de la foi catholique et d'un effort de recadrage de l'interprétation du Concile. Le projet du doctorat de Thérèse de Lisieux, apparu en 1932, n'aboutit pas avant 1997, tant en raison de réformes internes à la Curie romaine que du statut doctrinal incertain de ses écrits. Jean-Paul II lui donne une signification particulière en annonçant sa proclamation au cours de la Journée mondiale de la jeunesse (JMJ) de Paris, comme « cadeau théologique » à la France. Notre étude retrace cette histoire méconnue du doctorat féminin dans l'Église catholique, des premières demandes dans l'entre-deux-guerres jusqu'à la proclamation de Thérèse de Lisieux en 1997. Il s'agit de comprendre comment sont nées ces premières demandes et pourquoi ce que Pie XI ne jugeait pas possible le devient dans l'après-concile. Ce déblocage peut s'expliquer par plusieurs facteurs, qu'il s'agisse de l'évolution des relations entre femmes et catholicisme, de celle de la théologie au XXe siècle, mais aussi du nouvel accès des femmes au savoir théologique universitaire et du changement dans la façon dont l'Église catholique se conçoit du fait de l'aggiornamento conciliaire. Le doctorat féminin, a priori anecdotique dans l'histoire mouvementée des relations entre les femmes et l'Église au XXe siècle, permet d'y porter un autre regard, par le croisement de l'histoire intellectuelle, de l'histoire des femmes et du genre et de l'histoire religieuse.

  • Titre traduit

    "Sexus obstat"? Women becoming doctors of the Church in the 20th centhury (1923-1997): Teresa of Avila, Catherine of Siena, Teresa of Lisieux.


  • Résumé

    The title of « Doctor of the Church » is given by the Catholic Church to some saints to whom it recognises an important contribution to the understanding and development of its doctrine, through a special cult. Of medieval origin, it has undergone many changes over the centuries, the latest being its opening to women in 1970. The idea of giving it to a woman emerged in the interwar period, for Teresa of Avila in 1923, then for Teresa of Lisieux in 1932, in a context of renewal and debate around mysticism. Pius XI, however, rejected both causes, saying « sexus obstat ». While there was no indication in the normative sources that the title was reserved to men, the pope did not want to break with the tradition that excluded women from doctrinal teaching since St. Paul and Thomas Aquinas. Although the title does not confer any hierarchical function but recognises the posthumous influence of a saint's writings, certainly Pius XI wanted to avoid any confusion with the ecclesiastical magisterium to which women could not pretend as lay people. While Gustave Desbuquois, the promoter of the doctorate of Thérèse of Lisieux, saw an opportunity in proclaiming a woman doctor of the Church in the context of the rise of feminism in the civil sphere, on the contrary the pope might have been afraid of appearing to baptise a movement whose dangers he had regularly underlined. The idea of a female doctorate found a favourable outcome at the end of the Second Vatican Council (1962-1965), when Paul VI agreed to proclaim Teresa of Avila a Doctor of the Church, along with Catherine of Siena. The two saints were proclaimed in 1970, after the approval given by the Roman Curia to the opening of the doctorate of the Church to women. It was judged relevant at the end of a Council that had consecrated the apostolate of the laity, a renewed ecclesiology, but also the principle of the aggiornamento. Presented as a gesture of recognition towards women, the event occurred during the « Catholic crisis » (Denis Pelletier), marked by a fall in religious practice but also by numerous divisions and disputes. In many respects, the promotion of two new women doctors was used to promote the fundamentals of the Catholic faith and to reframe the interpretation of the Council. The project of a doctorate for Thérèse of Lisieux, which appeared in 1932, did not come to fruition until 1997, both because of internal reforms in the Roman Curia and of the uncertain doctrinal status of her writings. John Paul II gave it a special significance when he announced its proclamation during the World Youth Day (WYD) in Paris, as a « theological gift » to France. Our study traces this little-known history of the female doctorate in the Catholic Church, from the first requests in the inter-war period to the proclamation of Thérèse of Lisieux in 1997. The aim is to understand how these first requests came about and why what Pius XI did not consider possible became so in the post-council period. This can be explained by several factors : the changing relations between women and Catholicism, that of theology in the 20th century, but also the new access of women to the academic theological knowledge and the change in the way the Catholic Church conceives itself as a result of the conciliar aggiornamento. The female doctorate, anecdotal in the turbulent history of relations between women and the Church in the 20th century, allows us to take another look at it, through the intersection of intellectual history, the history of women and gender and religious history.