Corriger le tir à la ville et à l'écran : représentations du FBI dans les séries télévisées après le 11-septembre.

par Manon Lefebvre

Projet de thèse en Études du monde anglophone

Sous la direction de Monica Michlin et de Nicolas Gachon.

Thèses en préparation à Montpellier 3 , dans le cadre de École doctorale 58, Langues, Littératures, Cultures, Civilisations , en partenariat avec EMMA - Etudes Montpellieraines du Monde Anglophone (laboratoire) depuis le 01-09-2017 .


  • Résumé

    Cette thèse se propose d'analyser les représentations du FBI dans cinq séries télévisées américaines dans le contexte des réformes internes engagées au lendemain des attentats du 11- septembre. Le FBI est, depuis sa création, une agence hybride chargée à la fois du maintien de l'ordre et du renseignement. Le maintien de l'ordre (law enforcement) était néanmoins nettement prioritaire avant le 11-septembre, et l'on constate que la tendance s'est inversée au profit de la sécurité nationale (national security) et de la prévention des attaques terroristes dans les premières années du XXIe siècle. S'entretenant avec Robert S. Mueller peu de temps après les attentats, le président George W. Bush l'interrogea sur les stratégies qui allaient être mises en œuvre pour prévenir d'autres attaques terroristes sur le sol américain. Nommé directeur du FBI tout juste une semaine auparavant, Robert S. Mueller dut alors revoir toute l'organisation du « Bureau ». Au cours des années suivantes, le budget fut redistribué en faveur du renseignement sans que le maintien de l'ordre soit pour autant abandonné. La résolution de crimes et l'arrestation de criminels s'avèrent souvent essentielles pour obtenir des informations sur des organisations terroristes contraintes de mener des actions illégales pour subsister. Un grand nombre de nouvelles recrues furent également engagées par le FBI après le 11-septembre : le nombre d'analystes tripla entre 2001 et 2012, passant de 1023 à 3118, tandis que 700 nouveaux traducteurs furent également embauchés. En 1991, un seul traducteur était accrédité par le FBI pour la langue arabe, ce qui impliquait que de nombreux documents en arabe ne pouvaient être traités. En 2004, la Commission d'enquête sur le 11- septembre mit au jour les diverses insuffisances du FBI, lui reprochant notamment de ne pas avoir su utiliser et interpréter le grand nombre de données collectées pour prévenir les attentats. Les capacités informatiques de l'agence furent notamment pointées du doigt, en raison d'un matériel trop ancien et de bases de données trop difficiles d'utilisation pour permettre de trouver les informations recherchées. Le manque de coopération entre agences fédérales, notamment entre le FBI et la CIA, fut également mis en exergue. Des unités opérationnelles de lutte contre le terrorisme furent par conséquent mises en place, composées de membres de diverses agences et de forces de police locales (Joint Terrorism Task Forces). Au début des années 2000 et notamment après la publication des conclusions de la Commission d'enquête sur le 11-septembre, nombreux furent ceux qui demandèrent que les missions de renseignement du FBI soit redirigées vers une nouvelle agence dédiée plus performante, tandis que le FBI ne conserverait plus que ses tâches de police fédérale. Ils s'inspirèrent notamment de ce qui se faisait au Royaume-Uni, Scotland Yard étant chargé de la lutte contre le crime tandis que le MI-6 gère le renseignement. Mueller s'opposa à cette scission, arguant que l'hybridité est en réalité l'un des points forts du FBI et qu'elle facilite en particulier la circulation d'informations entre ses deux branches. L'analyse de cinq séries télévisées post-11-septembre nous permettra de nous interroger sur la façon dont ces transformations internes au FBI ont pu influencer les scénaristes, mais également sur la façon dont ces œuvres audiovisuelles peuvent à leur tour influencer la politique, les politiques, mais également l'opinion publique. Le corpus comporte uniquement des séries ayant pour thème le FBI puisque cette agence est celle qui a subi le plus de bouleversements depuis les attentats. Il n'est cependant pas rare d'y trouver des personnages issus d'autres agences, notamment la CIA (Quantico, The Blacklist), le Mossad (The Blacklist), la NSA (Blindspot), ou d'autres forces de polices locales (Blindspot), conformément aux consignes reçues par les agences de mieux communiquer entre elles après les défaillances révélées par le 11-septembre. Ces séries ont pour autre point commun d'être toutes postérieures au centenaire du FBI. Ce jalon a pu inspirer les scénaristes dans la création de nouvelles œuvres, de même que l'agence elle-même a pu suggérer des synopsis aux chaînes de télévision. En effet, le « Bureau » s'est doté dès les années 1930 d'un département dédié à son image, encourageant Hollywood à créer des films dont des agents du FBI seraient les héros, plutôt que des gangsters très populaires à l'époque. Ainsi, l'agence a pu suggérer des scénarios, voire prêter des documents et objets authentiques lors de la production de films, en échange d'un droit de regard sur les œuvres produites. Les séries choisies pour notre recherche n'ont pas été créées immédiatement après le 11-septembre mais une dizaine d'années plus tard, et c'est en cela qu'elles nous semblent pertinentes : elles permettent d'étudier le FBI tel qu'il a émergé de la période de mutations entre 2001 et 2007. En effet, Robert S. Mueller a qualifié 2007 d'année au cours de laquelle les changements se sont cristallisés après des années de tâtonnements. Ainsi, Blindspot, Designated Survivor, Flashforward, Quantico et The Blacklist ont en commun de présenter une agence dont la priorité est la sécurité nationale (Homeland security), la prévention d'actes terroristes, ainsi qu'un complot terroriste de grande envergure visant à renverser le gouvernement des Etats-Unis. Dans Designated Survivor et Flashforward, une première attaque de grande envergure permet de lancer l'intrigue dont la problématique principale sera la prévention d'une éventuelle réplique, ce qui n'est pas sans rappeler les interrogations qui ont suivi le 11-septembre. C'est d'autant plus le cas avec Designated Survivor, qui imagine la mort de tous les membres du gouvernement et du Congrès dans l'explosion du Capitole, à l'exception des deux survivants désignés. L'imagerie de l'épisode pilote est donc très proche de celle que nous nous sommes constitués du World Trade Center le jour des attentats. Dans Quantico, c'est l'imminence d'un acte terroriste et la certitude qu'il sera perpétré par l'une des nouvelles recrues de l'Académie du FBI qui motivent le début de l'action. A l'écran les personnages principaux sont généralement de jeunes agents du FBI peu expérimentés, tout comme dans les premiers films représentant les G-men, surnom donné aux agents spéciaux. En effet, les réalisateurs présentaient volontiers des agents novices découvrant les ficelles du métier. Quantico pousse donc ce cliché à son paroxysme en s'intéressant à des agents en formation puis dans leur première année d'exercice, par un jeu de prolepses et d'analepses. Enfin, Blindspot et The Blacklist montrent comment la résolution de crimes et l'arrestation de criminels peuvent permettre d'engranger des informations sur des organisations de plus grande ampleur afin de les empêcher d'agir. Ces séries ont également pour point commun de présenter le FBI sous un jour plutôt positif : les acteurs qui incarnent les personnages principaux ont un physique avantageux, les équipes présentées sont soudées, partagent des moments amicaux en-dehors du travail, et les capacités technologiques du FBI sont tout à fait remarquables. Les analystes ne sont plus relégués à des rôles de faire-valoir mais se trouvent pleinement intégrés aux unités opérationnelles et s'avèrent même essentiels en ce qu'ils sont souvent à l'origine des découvertes permettant le déroulement de l'action de l'épisode. Nous nous demanderons donc si ces séries populaires ont pu être à l'origine de vocations ou si les attentats sont seuls responsables de l'augmentation du nombre de candidatures reçues par l'Académie de Quantico. Nous nous interrogerons sur leur possible utilisation comme armes de dissuasion envers des organisations terroristes, notamment en présentant des technologies dont le FBI ne dispose pas réellement ou qui ne sont pas aussi performantes dans la réalité. Les séries télévisées connaissent depuis la fin du XXe siècle une popularité grandissante et sont surtout de mieux en mieux considérées par la critique et les téléspectateurs. Elles ont évolué du statut de simples filler-programs à celui de programmes pouvant faire la notoriété d'une chaîne de télévision à mesure que leur qualité se développe, au point de faire désormais concurrence au septième art. De plus en plus de réalisateurs, producteurs et acteurs d'Hollywood s'investissent ainsi dans la création de séries télévisées de qualité, celles-ci se trouvant parfois même projetées sur grand écran, comme ce fut le cas de l'épisode pilote de Inhumans à la fin du mois d'août 2017. Un champ de recherche s'est donc récemment ouvert autour du phénomène des séries télévisées et de l'engouement particulier qu'elles suscitent notamment depuis le début du XXIe siècle. Nous nous inscrirons dans ce champ de recherche en nous concentrant sur les mécanismes de représentations. Les cinq séries de notre corpus permettront une confrontation avec la réalité historique et politique du FBI au XXIe siècle. Nous nous intéresserons aux procédés narratifs utilisés par les scénaristes mais également à la construction des personnages, et particulièrement aux personnages types qui trouvent leur place dans ces séries. Cette thèse s'insère dans le champ scientifique de l'Equipe d'Accueil Etudes Montpelliéraines du Monde Anglophone (EMMA EA741) de l'Ecole Doctorale 58 de l'Université Paul Valéry, Montpellier 3 en ce que ses axes de recherche se trouvent bien à la croisée de la vie politique, de la société et de la culture américaines contemporaines.

  • Titre traduit

    Adjusting aim : representations of the FBI in post 9/11 American TV series.


  • Résumé

    This dissertation analyzes the representations of the FBI in five American TV series in the context of the internal reforms the Bureau committed to after the 9/11 attacks. The FBI has been a hybrid agency with dual law enforcement and intelligence missions since it was created in 1908; while the priority was initially law enforcement, 9/11 shifted the focus to national security during the early years of the 21st century. Shortly after the attacks, President George W. Bush asked FBI director Robert S. Mueller what plans were intended to make sure similar attacks could never be perpetrated again on American soil. Appointed just a week before 9/11, Mueller had to reorganize the Bureau completely. In the following years, the budget was restructured to the benefit of national security while the FBI's law enforcement missions had to be maintained. Law enforcement, the resolution of crimes and the arrest of criminals often lead to significant new data since terrorist organizations usually subsist on illegal activities. The FBI also hired many new recruits after 9/11 : the number of analysts tripled between 2001 and 2012 —from 1023 to 3118— while 700 new translators joined the Bureau. As of 1991 the FBI could only rely on a single official Arabic-speaking translator, which meant that a lot of data could not be processed. In 2004, the National Commission on Terrorist Attacks upon the United States lifted the veil on the Bureau's shortcomings, specifically pointing to its failure to analyze the mass of intelligence gathered over the years and therefore to prevent the attacks. The shortfalls of the Bureau's IT systems were also brought to light, its outdated computing facilities and its quasi-unusable databases. The lack of cooperation between federal agencies, notably between the FBI and the CIA, was specifically highlighted by the 9/11 Commission. To overcome this issue, Joint Terrorism Task Forces bringing together members from different agencies were set up. One recommendation was that the FBI's intelligence missions be placed under the authority of a new, improved agency that would be solely dedicated to national security while the Bureau would retain its law enforcement activities. The inspiration came from the United Kingdom which has an agency to deal with crime, Scotland Yard, and an other to gather intelligence, MI-6. Robert S. Mueller opposed that split, arguing that the FBI's hybrid nature was precisely an asset since information flows more easily within one single agency than between two separate ones. Our analysis of five post-9/11 American TV series —Blindspot, Designated Survivor, Flashforward, Quantico, The Blacklist — will examine whether showrunners were inspired by those internal transformations and interrogate the extent to which TV shows can influence politics, politicians and public opinion. The series selected all deal with the FBI because this agency is the one which has seen the most significant changes since the 9/11 attacks. However, a number of characters are members of other agencies, whether it be the CIA (Quantico, The Blacklist), Mossad (The Blacklist), the NSA (Blindspot) or local law enforcement forces (Blindspot), which is very fitting with the recommendation that agencies communicate better after the failures of 9/11. The series in our corpus were not released in the immediate wake of 9/11 but roughly a decade later, the focus being on the FBI as emerged from the transformations that took place between 2001 and 2007. Robert S. Mueller referred to 2007 as the year when changes started to 'crystallize.' The milestone that was the centennial of the Bureau may have inspired showrunners for the creation of new shows, and the FBI itself may have suggested plots to TV channels. The Bureau dedicated a specific Department to its own image as early as the 1930s, inciting Hollywood to produce movies in which the heroes would be FBI agents rather than the usual —and always very popular— gangster. The Bureau proposed storylines and even lent actual items or documents for the production of movies in exchange for being able to review the final product. All TV series in our corpus portray the FBI as an agency whose priority is Homeland Security and the prevention of terrorist attacks, each with the backdrop of a major terrorist scheme aiming to overthrow the government of the United States. In Designated Survivor and Flashforward, the plot begins with a first significant attack and then mainly focuses on the prevention of a replica, mirroring the concerns after 9/11. It is all the more so in Designated Survivor as the show literally opens on the bombing of the Capitol and the death of all the members of the government and Congress, with the anticipated exception of the two 'designated survivors.' The viewer can only be reminded of the images of the World Trade Center when watching the pilot episode. In Quantico, the viewer understands from the outset that an attack is about to happen and that the perpetrator will be one of the new recruits at the FBI Academy. On screen, most of the main characters happen to be young, unexperienced agents — a stereotype that dates back to the first FBI movies depicting 'G-men', as they used to be called. Screenwriters liked to portray young agents learning the ropes. Quantico pushes this stereotype even further by depicting agents in training and during their first year on the job through an alternance of flashbacks and flashforwards. Blindspot and The Blacklist eventually demonstrate how solving crimes and arresting criminals can lead to the discovery of new data useful to prevent terrorist organizations from taking action. Another common feature of these five TV series is that they generally render a positive image of the FBI : the main actors are young and attractive; the task forces seem united, even meeting after work; all have state-of-the-art IT systems at their disposal. Analysts no longer are depicted as foils to special agents but are fully integrated into the task forces; they are even indispensable insofar as the plots often stem from their discoveries. It will therefore be interesting to wonder whether such TV series did create vocations or whether the actual terror attacks were the sole reason why the number of applications to the Quantico Academy increased in such proportions. This study will also analyze whether TV shows can be used as a weapon of deterrence against terrorist organizations, for example by displaying better technologies than those the FBI actually possess, or even technologies that do not exist at all. Since the end of the 20th century TV series have met with increasing popularity among the public and enjoyed better critical reception. They have evolved from mere filler-programs to the status of programs that can make TV channels successful, to the point of becoming serious competitors for the cinema industry. More and more Hollywood directors, producers, and actors now participate in the creation of TV series that sometimes end up on the big screen, as was the case of the pilot episode of Inhumans in August 2017. A new field of research has arguably opened in recent years around the phenomenon of TV series and the public response they receive, especially since the beginning of the 21st century. This dissertation aims to contribute to this field and will mostly focus on representation mechanisms. The five series under study allow for a confrontation between the actual and fictional historical and political challenges that the FBI has to face. We will pay attention to the narrative devices used by the screenwriters and will also shed light on the way characters are developed, especially stock characters. This dissertation fits into the activities of the EMMA EA741 Research Group (Etudes Montpelliéraines du Monde Anglophone) of Doctoral School 58 at Paul-Valéry University, Montpellier 3 insofar as its focus is at the crossroads between contemporary U.S. politics, society and culture.