“Je n’avais pas conscience d’être une meuf avant d’être sur Internet” : une enquête qualitative et quantitative sur les inégalités de genre dans l’accès à la visibilité sur YouTube
| Auteur / Autrice : | Emma Gauthier |
| Direction : | Sylvain Parasie |
| Type : | Thèse de doctorat |
| Discipline(s) : | Sociologie |
| Date : | Soutenance le 04/07/2025 |
| Etablissement(s) : | Université Gustave Eiffel |
| Ecole(s) doctorale(s) : | École doctorale Organisations, marchés, institutions (Créteil ; 2010-....) |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : Laboratoire Interdisciplinaire Sciences Innovations Sociétés (Champs sur Marne ; 2015-....) - Laboratoire Interdisciplinaire Sciences Innovations Sociétés (Champs sur Marne ; 2015-....) |
| Jury : | Président / Présidente : Marie Buscatto |
| Examinateurs / Examinatrices : Marie Buscatto, Fanny Georges, Valérie Beaudouin, Isabelle Collet, Quentin Gilliotte | |
| Rapporteurs / Rapporteuses : Fanny Georges | |
| DOI : | 10.70675/b0a55114z7276z4f81z851ezdd56b9f9362c |
Mots clés
Résumé
La place minoritaire des femmes dans les médias traditionnels ou dans les industries du cinéma et de l’audiovisuel est largement documentée. Le développement des réseaux sociaux a donné l’espoir de rééquilibrer les représentations des minorités et des femmes dans l’espace numérique. Cependant, sur YouTube, les femmes sont absentes des classements des créateurs.rices de contenu les plus suivis, et les seules présentes sont restreintes à certaines catégories comme le Lifestyle, un secteur où les vidéastes mettent en scène leur vie quotidienne, souvent liée au domaine de la beauté et de la cosmétique. Cette situation nous pousse à nous demander quels sont les obstacles sociotechniques à la visibilité des femmes sur YouTube. Nous considérons la visibilité à la fois comme le processus de reconnaissance sociale d’un groupe - à travers la mobilisation des acteurs du secteur pour augmenter la visibilité des femmes sur YouTube - mais aussi au travers des métriques de performance des vidéastes - abonnés, vues, audience, revenus, recommandation algorithmique et humaine. Enfin, nous comprenons la visibilité comme le travail de mise en scène de soi auquel se livrent les vidéastes.Pour répondre à cette question, nous déployons une méthodologie originale qui est à la fois quantitative et qualitative. Nous nous appuyons sur un sous-corpus de 2 000 chaînes incarnées représentatif du YouTube français, issus de Wizdeo, un MCN (multi-channel network, un agrégateur de chaînes). Pour mesurer le rôle de la technologie sur la sous-visibilité des femmes, nous analysons deux réseaux de recommandation, humaine et algorithmique, qui relient ces 2 000 chaînes. De plus, nous classifions automatiquement un corpus de 40 000 commentaires issus des vidéos des femmes de la Vulgarisation et du Lifestyle, afin de caractériser les critiques qui leur sont adressées. Enfin, nous enrichissons nos résultats d’entretiens semi-directifs auprès d’une quarantaine de femmes vidéastes et de professionnel.les du secteur qui éclairent leurs interprétations des obstacles qu'elles rencontrent. Notre travail a permis de mesurer la visibilité des créatrices de contenu sur YouTube en France. Nous montrons que le YouTube français est hautement genré, à la fois du point de vue des catégories et de l’audience. Les femmes sont largement minoritaires et produisent peu d’engagement par rapport aux hommes. Le Lifestyle est l’un des seuls sous-espaces qui leur est bénéfique, en termes de visibilité et de revenus. Nous montrons que les mécanismes de recommandation algorithmiques et humaines sont défavorables aux femmes, non pas en raison de leur genre en tant que tel, mais en raison des métriques valorisées qui privilégient la popularité. Notre enquête révèle l’existence de sous-espaces socialement organisés de manière opposée, tels que le Lifestyle et la Vulgarisation. Le premier est le secteur le plus féminisé, du point de vue des vidéastes et de l’audience, quand le second est principalement produit par et pour des hommes. Nous montrons qu’en raison du modèle économique, de la professionnalisation et du genre de l’audience, les contraintes de genre s’expriment différemment entre ces deux secteurs. Les Vulgarisatrices subissent deux fois plus de critiques que les créatrices de contenu Lifestyle. Cependant, toutes subissent des rappels à l’ordre genré qui visent à remettre en question leur légitimité : la crédibilité et l’objectivité des Vulgarisatrices, et l’authenticité et la sincérité des influenceuses Lifestyle. Les créatrices de contenu subissent différents obstacles sociotechniques dans leur quête de visibilité, de la part de la plateforme, de leurs pairs.es, et des internautes. Leur genre participe à structurer leur activité professionnelle et elles doivent déployer des stratégies de survie, d’évitement ou de confrontation, qui diffèrent selon leur profil et leur expérience