Thèse soutenue

Une prime à l’engagement : prescrire le féminisme dans le travail artistique au Maroc

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Auteur / Autrice : Emmanuelle David
Direction : Yves DéloyeMounia Bennani-Chraïbi
Type : Thèse de doctorat
Discipline(s) : Science politique
Date : Soutenance le 31/03/2023
Etablissement(s) : Bordeaux en cotutelle avec Université de Lausanne
Ecole(s) doctorale(s) : École doctorale Sociétés, politique, santé publique (Talence, Gironde ; 2011-....)
Partenaire(s) de recherche : Laboratoire : Les Afriques dans le monde (Pessac, Gironde ; 2011-....)
Jury : Président / Présidente : Sophie Duchesne
Examinateurs / Examinatrices : Leyla Dakhli, Karim Hammou, Éléonore Lépinard
Rapporteurs / Rapporteuses : Assia Boutaleb, Romain Lecler

Mots clés

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Mots clés contrôlés

Résumé

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Comment le projet collectif du féminisme se déploie-t-il à l’extérieur des mondes militants ? Si de plus en plus de travaux mettent l’accent sur la professionnalisation du militantisme féministe, les tensions engendrées par l’importation de la cause dans des milieux du travail hiérarchisés et organisés selon des logiques marchandes restent peu investiguées. La sociologie de l’engagement militant au travail, pour éclairante qu’elle soit, laisse de côté l’étude des rapports de pouvoir qui se jouent entre des acteurs possédant un accès inégal aux ressources et situés à différents niveaux de hiérarchie. A partir d’une enquête qualitative menée entre 2016 et 2019 au sein des mondes de l’art contemporain au Maroc, la thèse propose de restituer les tensions liées à l’appropriation des savoirs, des discours et des pratiques féministes à l’intérieur d’un monde de l’art marqué par sa dimension fortement internationalisée. Pour comprendre ces processus, on propose ici la notion de « prime à l’engagement » qui désigne un ensemble d’incitations matérielles ou symboliques émises par certains acteurs à destination des artistes afin que ceux-ci fassent la démonstration de leur position militante. Envisagée comme un accélérateur de carrière plus que comme une injonction, la prime peut revêtir un aspect racialisé invitant les plasticiennes marocaines à dénoncer un « patriarcat arabe ». Ses effets incitatifs sur les pratiques des artistes sont renforcés par la dimension conceptuelle caractéristique de l’art contemporain.La thèse examine d’abord l’émergence, à la fin des années 1990, de centres d’art à but non lucratif financés par des bailleurs internationaux, plaçant les directrices des centres d’art en exécutrices indirectes de leurs prescriptions, et la manière dont, tout en rejetant les prescriptions des bailleurs, ces « professionnelles de la coopération artistique » ont pris part à la valorisation des savoirs féministes dans le discours conceptuel des artistes. On comprend ainsi que, dans un contexte de forte segmentation internationale du marché artistique, les plasticiennes marocaines, qui perçoivent ces incitations comme racialisées, adoptent des stratégies diverses ancrées dans leurs propres trajectoires, tout en valorisant un idéal professionnel orienté vers l’universel. Plus éloignés du cœur des projets artistiques, des acteurs domestiques divers liés à l’État et au marché de l’art valorisent au contraire un féminisme d’État ou ancré dans des logiques entrepreneuriales relativement peu contraignantes. On analyse enfin le rôle fondamental d’acteurs étrangers (médias, bailleurs de fonds du développement) dans la diffusion d’un idéal de l’artiste « briseuse de tabous » ancré dans le gender mainstreaming et compatible avec les objectifs du développement. La thèse contribue ainsi à une sociologie de l’appropriation du féminisme à l’intérieur de mondes du travail transnationaux.