La plume des secondes : papiers de famille et écriture féminine dans la noblesse de la France méridionale (XVIIe-début du XIXe siècles)
| Auteur / Autrice : | Camille Caparos |
| Direction : | Emmanuelle Chapron, Isabelle Luciani |
| Type : | Thèse de doctorat |
| Discipline(s) : | Histoire |
| Date : | Soutenance le 02/12/2023 |
| Etablissement(s) : | Aix-Marseille |
| Ecole(s) doctorale(s) : | École Doctorale Espaces, Cultures, Sociétés (Aix-en-Provence) |
| Partenaire(s) de recherche : | Laboratoire : Temps, espaces, langages, Europe méridionale-Méditerranée (Aix-en-Provence, Bouches-du-Rhône) |
| Jury : | Président / Présidente : Nicolas Schapira |
| Examinateurs / Examinatrices : Emmanuelle Chapron, Isabelle Luciani, François-Joseph Ruggiu, Benoît Grenier, Valérie Pietri, Danièle Tosato-Rigo | |
| Rapporteurs / Rapporteuses : Nicolas Schapira, François-Joseph Ruggiu |
Mots clés
Résumé
À l’époque moderne, le pouvoir de l’écriture en contexte familial reste une prérogative largement masculine, notamment dans les livres de raison. Pour autant, au sein du foyer, de nombreuses femmes maîtrisent l’écriture du quotidien, en alliant mémoire familiale et écrits ordinaires. C’est le cas au sein de la noblesse de la France méridionale. En effet, les fonds provençaux et languedociens conservent une masse inédite de manuscrits féminins. Ces derniers sont le fruit d’une plume alimentée par une importante culture de l’écrit et de l’économie domestique : livres de raison et de comptes, journaliers, papiers de gestion, listes diverses, lettres, billets volants, etc. Ceux-ci rejoignent les documents qui structurent la mémoire et l’honneur des maisons et offrent la possibilité d’éclairer d’un nouveau jour la relation à la fois pratique, conservatoire et intime des femmes à l’écriture. Les nobles participent en effet à la constitution et à la sauvegarde des massifs archivistiques familiaux. Ce sont les logiques lignagères propres au second ordre français, le classement mis en œuvre par les archivistes familiaux et professionnels et la matérialité des supports utilisés qui expliquent en partie l’occultation des scriptrices et de leurs productions. Cependant, en produisant des papiers au quotidien, elles nourrissent une mémoire ordinaire de la famille. Leurs livres de comptes personnels et leurs missives constituent une forme de papiers de famille au « féminin ». De surcroît, la reconstitution de leur parcours éducatif permet d’envisager leur appropriation de l’écriture comme instrument d’un prestige social et culturel. Dans un couvent ou au sein du salon familial, elles apprennent à manier un instrument qui les suivra tout au long de leur apprentissage du rôle de femme noble, à la fois épouse, mère et maîtresse de maison. La plume enfantine laisse la place à celle de la femme mariée et de l’éducatrice des héritiers. Ces rôles genrés leur procurent une place dans leur groupe familial et social tout en leur offrant un espace de pouvoir et d’expression. La multiplicité des supports utilisés et les méthodes organisationnelles mises en place sont également le reflet des capacités que ces femmes maîtrisent en termes de littéracie et de numératie. L’écriture apparaît comme un outil de gouvernement de la maisonnée — gestion des dépenses ordinaires, des domestiques, aménagement et décoration, etc. — et de la terre seigneuriale. En cas de procuration ou de veuvage, les maîtresses de maison deviennent des seigneuresses et des matriarches. À la gestion des domaines agricoles s’ajoute celle du patrimoine immobilier et des finances de la famille. Dans ce contexte, l’écriture les accompagne et participe à leur autonomisation. Finalement, de tels questionnements soulèvent aussi celui des effets de l’écriture sur les scriptrices. L’écriture, lorsqu’elle est totalement maîtrisée, devient une pratique réflexive grâce à laquelle elles font de leur propre personne le sujet d’un récit. Elles se livrent alors, de manière plus ou moins consciente, à une construction de leur moi (self), de leurs rêves, de leurs désillusions et de leur quête d’indépendance.