Thèse soutenue

La place et les usages de l'écriture chez les Hurons et les Abénakis, 1780-1880

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Auteur / Autrice : Stéphanie Boutevin
Direction : Emmanuel DésveauxAlain Beaulieu
Type : Thèse de doctorat
Discipline(s) : Anthropologie sociale et histoire
Date : Soutenance en 2011
Etablissement(s) : Paris, EHESS en cotutelle avec Montreal, Université du Québec

Résumé

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La conquête britanique au Canada ne fut pas simplement l'affirmation d'une société européenne sur une minorité francophone et une multitude de communautés autochtones. Elle fut également le point de départ du développement et de la suprématie d'une culture de l'écrit. Confrontés à une masse importante d'anaphalbètes, que ce soit une question de culture ou de classe sociale, les Britanniques furent ceux qui, les premiers, introduisirent le caractère indispensable et inéluctable du "savoir écrire" au coeur des populations dominées du Canada. Dès la fin du XVIIIe siècle, mais surtout au XIXe siècle, la couronne anglaise entama une transformation du rapport des communautésautochtones et francophones avec l'écriture, en cherchant ouvertement à les intégrer dans une société dominante de droit écrit. C'est dans cette optique qu'elle envisagea les importants bouleversements qui marquèrent la politique autochtone des années 1830 : en modifiant le statut privilégié des Autochtones, elle visait la réduction des coûts des réserves ainsi que leur intégration, à moyen terme, dans le reste de la société. Face à cette transformation de leur place politique et économique, certaines communautés parmi les plus influencées par les Européens, plus précisément les Abénakis de Saint-François et les Hurons de Lorette, voient leur rapport au monde du travail et au pouvoir diplomatique se modifier. Le monde de l'écrit qui, quoiqu'il ait pu être jusqu'ici utilisé plus ou moins directement, devient, à compter du tournant des années 1830, un univers à apprivoiser et à se réapproprier pour préserver une certaine influence sur la scène politique à l'interne comme dans les relations extérieures. Ainsi, émergent des individus aux visions différentes et aux volontés plus ou moins révolutionnaires, qui cherchent à entraîner leur communauté avec eux dans des changements qu'ils auront eux-mêmes choisis et qu'ils seront à même de diriger grâce à leur savoir écrit, instrument de pouvoir sans égal au sein d'une population majoritairement européenne. La présente étude s'appuie donc, en grande partie, sur un important corpus de sources tirées de la correspondance ou des journaux de ces individus. Il est d'ailleurs particulièrement intéressant de remarquer quels chemins ces personnages ont choisi d'emprunter pour guider leur peuple au travers des changements inéluctables qui s'opéraient autour d'eux. Grâce à leurs traces, il est possible de remarquer deux grandes tendances qui différencient l'histoire de chacun des deux villages examinés dans cette thèse. Si celui des Abénakis bénéficie, dans une certaine mesure, d'une concurrence religieuse qui permet l'émergence d'une plus large classe d'alphabétisés dans la seconde moitié du XIXe siècle, il devient très vite évident que les premiers lettrés de Lorette ont plutôt choisi une vision plus conservatrice de l'utilisation de ce nouveau savoir écrit. Créant une véritable élite dynastique, les Hurons engendrent donc une société à deux vitesses où les éduqués s'embourgeoisent tandis que les masses demeurent ignorantes. Ce phénomène qui s'observait également chez les Abénakis avant l'arrivée du protestantisme à Saint-François ne s'avère plus dans la seconde moitié du siècle. Dans le dernier tiers du XIXe, la situation à Lorette et dans le village abénakis est éloquente de ce phénomène puisque l'écriture n'est plus utilisée, dans son apprentissage fondamental, comme un outil de pouvoir mais bien comme un instrument maîtrisé et peaufiné pour l'élite huronne et comme un outil pratique pour les Abénakis. Les élites des deux communautés n'occupent d'ailleurs pas le même rang social à la fin de notre période, démontrant comment chacune ont suivi des chemins très différents dans leur façon d'aborder la question de l'alphabétisation des masses. Ces dernières, dont l'opinion sur la question est difficilement perceptible à travers les traces laissées par leurs guides, semblent avoir mieux apprivoisé l'écriture à Saint-François car elles s'en servent corrune d'un outil pour contrôler leurs dirigeants à la fin de la période. Elles s'appuient sur des écrits et usent de l'écrit notarié pour protester lorsqu'elles estiment que leurs chefs ne font plus leur devoir. Bien entendu, ces actions ne sont jamais indépendantes des intérêts personnels de chacun et des conflits de pouvoir.