Favela Tours". La production des altérités touristiques dans les favelas de Rio de Janeiro, Brésil

par Thomas Apchain

Thèse de doctorat en Ethnologie

Sous la direction de Erwan Dianteill et de Saskia Cousin.

Thèses en préparation à Sorbonne Paris Cité , dans le cadre de Ecole doctorale Sciences humaines et sociales, cultures, individus, sociétés (Paris) .


  • Résumé

    Cette thèse porte sur le développement de pratiques touristiques des favelas à Rio de Janeiro. À partir d'une enquête ethnographique menée de 2012 à 2017, elle analyse une intensification sans précédent du flux touristique dans ces espaces autrefois attentivement évités par les voyageurs. Devenus de plus en plus courant lors des années 2010, les « favela-tours » divisent. Pour les uns, ils sont le signe d'un tourisme voyeur, transgressant de plus en plus les limites éthiques de la mobilité de loisir. Pour les autres, la visibilité touristique nouvelle des favelas est une prise de conscience et représente un levier pour la reconnaissance culturelle globale d'une catégorie urbaine alors que le stigmate historique reste localement stable. Ces questions, trop souvent, se posent en principe et non en pratique. Cette thèse tente d'établir les tenants et les aboutissants d'un phénomène qui consiste en une inversion symbolique du rapport à la marginalité et à la pauvreté urbaine dont les espaces passent ainsi, par le tourisme, d'un symbole angoissant à l'incarnation d'une altérité authentique. Sans nier pour autant les rapports de forces qui structurent la pratique, elle se fonde sur une vision du tourisme comme générateur d'une situation coconstruite. Mais comment expliquer l'essor des « favela-tours » et qui en est à l'origine ? La réponse est complexe et demande de s'intéresser à un ensemble d'acteurs. Les touristes, évidemment, conjurent dans les favelas, où ils retrouvent une altérité préservée, le rétrécissement d'un monde où ils croisent leurs doubles en permanence. Les guides, qu'ils soient habitants de la favela ou intermédiaires autoproclamés, ne sont pas moins à l'origine de l'attraction des touristes pour la favela. Entrepreneurs de génie ou de circonstance, ils ont su convertir la marginalité en authenticité, valeur centrale de ce tourisme de l'autre. C'est sans oublier que, loin derrière ceux qui se rencontrent dans les favelas, plane l'ombre d'un certain nombre d'acteurs politiques. Dans le contexte de la réception d'événements globaux , l'enjeu des favelas, et de leur visibilité touristique, s'impose aussi à l'État et sa politique de « pacification ». Il est évident qu'à la question des responsables du développement des favela-tours, il n'y ait d'autre réponse que la reconnaissance d'une situation négociée en permanence à travers laquelle chacun, mais sans posséder les mêmes armes, gère les modalités de sa propre globalisation. En effet, plutôt que de considérer que le tourisme et les autres forces à l'oeuvre dans cette situation spécifique n'offrent réellement une opportunité de globalisation à la favela, il semble que celle-ci se trouve avant tout transformée en un « bien d'altérité » et un support de globalisation sur lequel chacun déploie ses propres stratégies. En restant centrée sur les « favela-tours », cette thèse analyse d'abord la co-construction de nouvelles représentations, globalisées, de la favela comme catégorie urbaine singulière. Dans cette perspective, elle se situe dans une anthropologie du tourisme qui montre son impact sur la constitution moderne de l'altérité. Enfin, le tourisme dans les favelas nous renseigne peut-être davantage sur un certain état du monde globalisé. Si, pendant longtemps, la conscience et l'expérience du monde sont restées l'affaire de peu, la globalisation s'impose désormais au plus grand nombre selon des modalités variées : comme nécessité, comme obligation subie, comme opportunité, comme désir, comme expérience ou comme fantasme... Autour de la manière dont la catégorie favela est travaillée par l'ensemble des acteurs qui composent cette thèse (touristes, expatriés, étudiants en échange universitaire, habitants, guides, décisionnaires politiques, activistes, journalistes et ethnologues), et avec une focale particulière sur le phénomène touristique, il s'agit de contribuer à l'analyse anthologique des conséquences culturelles de la globalisation.

  • Titre traduit

    "Favela Tours". Constructing touristic alterity in Rio de Janeiro's favelas, Brazil


  • Résumé

    This research focusses on the development of tourism in some of Rio de Janeiro¿s favelas. Based upon an ethnography realized from 2012 to 2017, this dissertation analyses the intensification of tourism activity in those urban spaces that used to be carefully avoided by travellers. As "favela-tours" have become more and more common during the decade of 2010s, they have perpetually raised contrasted opinions. For some, "favela-tours" are the ultimate sign of a voyeuristic tourism that is transgressing ethical frontiers. For others, the new touristic visibility is perceived as an increased awareness and should be considered as a tool for the global cultural recognition of an urban category that is still equally stigmatized at a local scale. This dissertation tries to establish the whys and wherefores of what is to be considered as a phenomenon that reverses globally based relations to favelas from a situation where those spaces used to be a source of anxiety and fear, to one where they now positively embody an authentic alterity. Without neglecting the inequalities that structure the development of the activities, this thesis is rooted in a vision of tourism as generating a negotiated situation. But how could we explain the rise of favela-tours and who could be considered as its main instigators? The answer is complex and demands that we evaluate the role of various actors. Tourists, obviously, seem to use favelas to retrieve a well-preserved alterity and, therefore, cast the spell of a world that seems to shrink and where travellers are always finding images of their own selves. The guides, who can be from the favelas or complete outsiders, are equally responsible of the touristic attractiveness of favelas. It is through their mediation that marginality can be converted to authenticity, that central value of tourism when based on the discovery of alterity. In addition, several political actors must be mentioned. In the context of the organization of numerous mega-events in the city of Rio de Janeiro, favelas also became a political issue and the politic of "pacification" instigated by the federal government must deal with this new global exposure brought by tourism. Therefore, it is obvious that we should emphasize on the negotiated dimension of the situation. Within that situation, it seems that everyone (unequally armed) tries to handle the modality of its own globalization. Rather than considering tourism (and the other forces in play) as a genuine opportunity of globalization for favelas, it seems more accurate to consider that favelas are converted as an "alterity good" and a support over which everyone rolls out their own strategies. While remaining focused on the ¿favela-tours¿, this dissertation analyses the co-construction of new and globalized representations of favelas as an urban category. In this perspective, this research is situated within the field of the anthropology of tourism that shows its impact on the modern constitution of alterity. Then, tourism in favelas might be useful to give us information on a specific state of our globalized world. If, for a long time, consciousness and experience of the world has been the matter of a minority, globalization is now something that concern most of us under various modalities: as a necessity, as an obligation, chosen or not, as a desire or a worry, as an experience or a fantasy... Through the way the category favela is affected by each and every one of the various actors that appear in this dissertation and by focusing specifically on tourism, this research aims to contribute to the anthropological analysis of the cultural consequences of globalization.