"L'amour du peuple". Esthétique populiste et imaginaire du populaire dans la culture française de l'entre-deux-guerres

par Matthias Kern

Projet de thèse en Sciences du littéraire

Sous la direction de Philippe Roussin et de Roswitha Böhm.

Thèses en préparation à Paris, EHESS en cotutelle avec Technische Hochschule Dresden , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 16-03-2016 .


  • Résumé

    La production culturelle de l’entre-deux-guerres se distingue par un intérêt renouvelé pour la représentation des enjeux sociaux qui troublent la vie quotidienne de la population française : le travail et la misère dans un espace de plus en plus urbanisé deviennent les sujets primordiaux dans la littérature, la photographie et le cinéma, notamment pendant la période entre 1928 et 1939. Face à la crise financière, les grèves ouvrières et l’essor du Front populaire, le champ artistique réagit avec un renouveau des formes de représentation réaliste qui doit aboutir à l’interrogation de la nature du ‘peuple’, des liens sociaux qui le déterminent et de la survie des traditions populaires pendant la modernisation des pratiques quotidiennes. En littérature, un courant éphémère du roman domine les débats à partir de 1929 : le roman populiste, courant fondé dans un manifeste de Léon Lemonnier. Il devient rapidement la toile de fond d’une discussion sur le besoin de renouveler le roman réaliste et naturaliste. Simultanément, le groupe de la littérature prolétarienne autour d’Henry Poulaille se réclame de la même volonté en donnant la voix aux ouvriers. Les deux groupes, ainsi que beaucoup d’autres auteurs qui se rapprochent du populisme littéraire, réclament un renouveau du roman par le biais de la description du ‘peuple’ et de ses conditions de vie. La notion de ‘peuple’ s’oppose, dans ce contexte, à la bourgeoisie et ses écritures ‘psychologique’ et ‘snobiste’. Recourir au ‘peuple’ signifie donc avant tout une certaine esthétique anti-bourgeoise, mais – contrairement aux avant-gardes – également antimoderne, créant l’imaginaire d’une normalité marqué par la pauvreté qui devrait correspondre à l’expérience de la majorité de la population française. La thèse présente cherche à dégager d’abord les éléments d’un tel imaginaire du ‘peuple’ en s’appuyant sur la critique artistique ainsi que sur l’analyse de plusieurs romans de la nébuleuse du roman populiste : Pierre Mac Orlan, Eugène Dabit, André Thérive, Marcel Aymé et Henry Poulaille. Elle montre ensuite la survie des éléments esthétiques du populisme dans le film du réalisme poétique et dans la photographie documentaire qui donne naissance à la photographie humaniste. Ce faisant, ce travail représente une contribution sociocritique à l’histoire des idées de l’entre-deux-guerres français et signale les pièges idéologiques d’une esthétisation de termes comme ‘petites gens’ et du ‘peuple’

  • Titre traduit

    "Love for the people". Populist Aesthetics and Imaginations of Popular Life in France's Interwar Culture


  • Résumé

    The cultural production of the interwar period in France is noted for its renewed interest in the representation of social issues which shake the everyday life of the French population : work and urban misery become the main subjects in literature, photography and cinema, especially in the period between 1928 and 1939. In view of the financial crisis, labour strikes and the rise of the Front Populaire, the artistic field reacts with a renovation of realist representation styles, which should lead to a questioning of the nature of ‘people’, of the underlying social connections in the masses and of the place of popular traditions in a modernized way of life. In the ambit of literature, a short-lived movement of novel writers dominates the discussions from 1929 onwards: the populist novel, a movement founded in a manifesto written by Léon Lemonnier. This movement becomes quickly the backround for a further discussion about the needs for a renewed literary realism or naturalism. Simultaneously, the group for proletarian literature, founded by Henry Poulaille, follows the same aesthetics and claims to be the real representants of the working people by giving workers the occasion to publish. Both groups, as well as many other authors close to the literary populism, try to renew the novel by describing the ‘people’ and their living conditions. In this context, the notion ‘people’ is opposed to the bourgeoisie and its ‘psychologic’ or ‘snobby’ writing style. Thus, resorting to the term ‘people’ means first and foremost that the creator subscribes to an anti-bourgeois aesthetics, but also to an anti-modernist mindset – which distinguishes populism from the French avantgardes. It means furthermore that the creator strengthens a conception of everyday life marked by poverty which should correspond to the experiences of a majority of the French population. This thesis tries to bring out the elements of such an imagination of the ‘people’ on the basis of the artistic criticism and of the analysis of several novels written by authors who are more or less associated to the populist novel movement: Pierre Mac Orlan, Eugène Dabit, André Thérive, Marcel Aymé and Henry Poulaille. The thesis goes then on to highlight the survival of aesthetic elements of populism in the cinema of poetic realism and in French documentary photography which marks the beginning of humanist photography. By doing so, the thesis represents a sociocritical contribution to the history of ideas of the French interwar period and indicates the ideological traps of aesteticization of terms like ‘little people’ or ‘people’ in general.