Contribution des language and gender studies à l'analyse pragmatique du discours de femmes engagées, en diachronie et en synchronie. De l'épistémocritique à la validation empirique

par Anais Carrere

Projet de thèse en Etudes anglophones

Sous la direction de Jean-Rémi Lapaire.

Thèses en préparation à Bordeaux 3 , dans le cadre de Montaigne-Humanités , en partenariat avec Cultures et Littératures des Mondes Anglophones (equipe de recherche) depuis le 11-07-2016 .


  • Résumé

    Le but de cette thèse est de procéder conjointement à une analyse épistémocritique des language and gender studies anglo-américaines et à une mise à l’épreuve de ce cadre conceptuel au travers de l’analyse concrète de deux « cas », en diachronie et en synchronie : le discours politique écrit de Mary Wollstonecraft (1792) et le discours politique oral de Hillary Clinton (2012-2016), l’un et l’autre rattachés à un contexte rhétorique dominé par les hommes. Les language and gender studies ont graduellement acquis une visibilité et une légitimité dans les pays anglophones à partir des années 1970-80, sans pour autant s’imposer en France. La contribution des linguistes, en particulier des pragmaticiennes, aux études de genre reste paradoxalement ignorée de la grande majorité des chercheurs (-euses) rattaché(es) à la discipline, malgré la primauté des questions langagières dans Le Deuxième Sexe (1949) de Simone de Beauvoir et en dépit du succès retentissant de l’étude linguistique menée par Marina Yaguello sur Les mots et les femmes (1978). Pourquoi une telle marginalisation et à quel prix pour les gender studies ? Nous tenterons de l’élucider. Comme leur nom le suggère, les language and gender studies se définissent à l’origine (Lakoff 1974) comme un lieu de d’hybridation des études féministes (puis de genre) avec la pragmatique linguistique (Lakoff 1973, Tannen 1981, 1987). Fondamentalement, il s’agit de déterminer dans quelle mesure les formes instituées de l’expression langagière sont à la fois révélatrices et instigatrices de la construction sociocognitive du genre. A leur début, les language and gender studies se sont attachées à établir le rôle pivot du langage dans l’exercice de la domination masculine, au travers de règles et d’usages défavorables aux femmes (effacement, péjoration, euphémisation) dont il est quasiment impossible de s’extraire en vertu de la double contrainte résumée par Robin Lakoff : damned if you do (go by the man-made rules), damned if you don’t. Mais quelles sont exactement ces règles ? Quel est au juste leur degré de conscience et d’intériorisation par les locuteurs des deux genres? Jusqu’où les femmes et les hommes se retrouvent-ils manipulés par la langue à leur insu, comme le suggère Robin Lakoff (1976) dans son célèbre aphorisme : Language uses us as much as we use language (Fr. « La langue nous manipule au moins autant que nous la manipulons »). Comment reprendre le contrôle de la langue, en particulier le pouvoir de nomination et de catégorisation de l’expérience genrée du monde, lorsqu’on est une femme et qu’on décide de s’emparer du pouvoir grammatical (au sens large) jusqu’ici détenu par les hommes ? A compter qu’on y parvienne, le changement des règles langagières peut-il induire à lui seul des changements sociétaux, en opérant sur les procédures de recatégorisation et de « mise en syntaxe de l’expérience » (Lapaire 2016) ? Même si ce questionnement persiste, le rapport langage / pouvoir finit par céder du terrain au profit d’une étude différenciée des stratégies et des « styles conversationnels » féminin ou masculin, orchestrant le passage d’une dominance approach combative à une difference approach collaborative. Ce passage, nous voulons le démontrer, ne se pas fait sans heurts et continue d’alimenter mainte polémique chez les linguistes féministes, notamment autour de « l’essentialisation » des différences postulées. Enfin, l’idée butlérienne d’une performance sociale du genre engage à sa manière aussi le langage dans ses formes phoniques, lexicales et syntaxiques, puisque ce dernier est un système de signes et d’agencements permettant de jouer (et non pas seulement de produire) la parole. Le jeu langagier est un jeu genré et c’est dans la performance même de la parole que se performe le genre. Nous nous proposons de revenir sur ce jeu social de la parole et du genre, en réintégrant notamment des éléments de dramaturgie goffmanienne et schechnerienne qui manquent cruellement à cette perspective.

  • Titre traduit

    ‘Language and gender studies : A Pragmatic analysis of committed women as writers and thinkers in synchrony and diachrony. From an epistemocritic to an empirical perspective’.


  • Résumé

    This thesis will provide an epistemocritic analysis of the language and gender studies in the Anglo-Saxon world in terms of origins, textual, metatextual and conceptual structures. A diachronic, a synchronic, an historical and an intellectual approach of those concepts will be highlighted. In this research different studies will be made: Mary Wollstonecraft’s political writing A Vindication of the Rights of Woman (1792) and Hillarie Clinton’s conversational styles in her political discourses (2008-2016) in both a political and rhetorical context dominated by men. The language and gender studies emerged in the Anglo-Saxon countries in 70’s-80’s while the feminist movements emerged and gained power. Contrary to the U.S. the legitimacy of that particular issue was not so much seen in France besides the famous writings of feminine figures, Simone de Beauvoir (1949) and Marina Yaguello (1978). More generally, some linguists regarded the language and gender studies as a place of hybridization (Lakoff 1974) between feminist studies (then gender studies) and linguistic pragmatics (Lakoff 1973, Tannen 1981, 1987). This research will determine how far language used as means of expression is both a revealing and an instigator process of the socio-cognitive structures of gender. Right from the start, the language and gender studies highlighted the key role of language in terms of masculine domination through rules and usages quite dangerous to women (Dale Spender 1980). The focus was also put on the functional aspects of language in terms of representation, e.g. the ‘ideational’ function and the ‘interactional’ function, e.g. language as a ‘tool’ enabling to live together in society. As a linguist and a pragmatician Robin Lakoff once said about this issue ‘damned if you do (go by the man-made rules), damned if you don’t’ (1976) But what are these rules? What is exactly the degree of consciousness and internalization by both men and women? How far men and women are manipulated by language without being aware of it? As Robin Lakoff once said: ‘language uses us as much as we use language’ (« La langue nous manipule au moins autant que nous la manipulons »). The research will also raise the question how to control language and its powers in terms of grammar, naming and categorization, powers directly linked to the gender experience when we are a woman, those same powers until now held by men. Likewise, are the changes of language and rules may imply societal changes in terms of recategorization and syntactic aspects of experience (Lapaire 2016). The relationship between language and power still exists but an analysis of the different strategies and “conversational styles”, both feminine and masculine has been highlighted by another linguist Deborah Tannen, who marked a shift between the competitive dominance approach and the collaborative difference approach. These studies brought controversy and still do mainly among feminine linguists namely because of an “essentialization” phenomenon of those differences. The Butlerian approach of language as a social and gender performance in its phonic, lexical and syntactic forms will be also enhanced since language is a set of signs and choices allowing not only to give but also to play with speech and words. The language code implies the notion of « genré » and it is indeed in the performance of language that we perform gender. At last, the research will shed a light on the social stake of language and gender through Goffman’s and Schechner’s dramaturgic approaches of the issue.