Les dispositifs expérimentaux dans les politiques de lutte contre la pauvreté

par Nassima Abdelghafour

Projet de thèse en Sciences, technologies, sociétés

Sous la direction de Vololona Rabeharisoa et de Liliana Doganova.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de SDOSE Sciences de la Décision, des Organisations, de la Société et de l'Echange , en partenariat avec Centre Sociologie de l'Innovation (laboratoire) et de École nationale supérieure des mines (Paris) (établissement de préparation de la thèse) depuis le 01-10-2015 .


  • Résumé

    Mon travail porte sur les évolutions contemporaines de l'action contre la pauvreté dite « globale », c'est-à-dire celle qui touche les habitants les plus pauvres des pays en développement. Ces évolutions sont examinées par le prisme d'un dispositif d'évaluation qui s'est imposé, en débit d'âpres controverses, comme une référence en termes de rigueur scientifique pour identifier les interventions de lutte contre la pauvreté qui présentent le meilleur rapport coût/efficacité. La méthode des expérimentations randomisées contrôlées, adaptée de celle des essais cliniques, est décrite par ses champions comme le possible fer de lance d'une réforme épistémologique, politique et morale de la lutte contre la pauvreté. Si ces expérimentations sont loin d'être une pratique majoritaire, elles n'en ont pas moins reconfiguré les pratiques de lutte contre la pauvreté. En dramatisant l'importance d'évaluer rigoureusement, elles ont accentué certaines explications causales (micro, locales, comportementales) de la pauvreté au détriment d'autres (structurelles, globales, historiques), laissées dans l'ombre. L'enquête, ainsi restreinte aux personnes pauvres et à leur environnement immédiat, exclut de l'espace des causes le rôle des pays riches, d'où sont formulées les politiques de lutte contre une pauvreté pourtant dite « globale ». Au confinement épistémologique des causes de la pauvreté répond le confinement politique des solutions envisagées. Les expérimentations randomisées contrôlées tendent à tester des interventions de petite taille et peu coûteuses, qui visent à équiper les pauvres matériellement ou cognitivement, afin de modifier leurs pratiques quotidiennes, la façon dont ils calculent, établissent leurs priorités ou prennent des décisions. Le problème de l'articulation entre la production de connaissances et l'action politique est classique, mais la thèse l'aborde à nouveaux frais, en opérant un décalage inspiré de la sociologie des sciences. Plutôt que de considérer les connaissances produites à l'issue de l'expérimentation, il s'agit d'analyser le processus de fabrication de ces connaissances en situation. La mise en place matérielle d'une expérimentation aléatoire est complexe et laborieuse ; elle requiert de dépêcher des équipes d'enquêteurs dans des villages reculés, auprès des pauvres sur lesquels les chercheurs souhaitent expérimenter. Par quelles opérations une intervention de lutte contre la pauvreté est-elle transformée en un objet propre à l'expérimentation ? Comment les villages sont-ils « laboratorisés », c'est-à-dire rendus carrossables, lisibles et connaissables ? En resserrant l'enquête sur le lieu où l'expérimentation est menée, la thèse s'attèle à décrire la trame micro-politique des formes contemporaines de lutte contre la pauvreté. Empiriquement, la thèse s'appuie sur la description ethnographique dense d'une expérimentation aléatoire menée dans un pays d'Afrique de l'Est. L'expérimentation observée évalue l'impact de la distribution de lampes solaires dans des villages non-électrifiés, par l'intermédiaire de micro-entreprises tenues par des villageois.

  • Titre traduit

    Experimental devices in poverty alleviation policy


  • Résumé

    This dissertation focuses on the contemporary forms of intervention aimed at providing services, material help and other forms of assistance to people referred to as “the poorest of the poor”, inhabiting remote and underequipped areas in developing countries. These interventions present two main characteristics of interest. First, they take the form of experiments geared at evaluating the impact of various anti-poverty interventions while implementing them “in the field”, meaning in places where the poor live. In such experiments, the purpose of achieving improvements locally and the ambition of producing evidence about “what works” to reduce global poverty are completely entangled. In practice, it means that the implementation of whichever poverty-reduction program (e.g. distribution of solar lanterns, water chlorination, financial literacy trainings) is accompanied by a formal impact evaluation process based on data collection and quantitative analysis. More specifically, this evaluation process takes the form of a randomized controlled field experiment, or randomized controlled trial (RCT), a method that puts a strong emphasis on the correct attribution of causality. Second, these field experiments are, by design, particularly fit to test light-weight, small-scale, micro-level interventions, bringing minimalist responses to the lack of basic goods or infrastructures (e.g. solar lights). The smaller scale of these experimental projects is a full-fledge part of this new development paradigm: the size and shape of such devices define a particular political space and scope of action. The poor themselves, their behavior and their immediate environment are made into the main locus of poverty action. The experimental approach and the proliferation of little devices are two distinct but entwined trends that together define an emerging paradigm for development aid and poverty-reduction policy. While the use of experiments for development purposes is by no means new, its contemporary forms are regarded as being part of a recent disruption in international development policy-making practices. This dissertation inquires into the effects of such development interventions. What does it mean and what does it entail to experiment on people to learn about and intervene on poverty? Using experiments is one particular way of producing knowledge, and it contributes to particular policy-making practices. I contend that the experimental approach has the effect of undermining relationalities between spaces inhabited by the poor and their outside. Restraining the spaces of causes in a limited perimeter and a-historic temporality obscures the possible role of exterior entities (e.g. other countries, multilateral organizations, multinational corporations) in producing poverty. Furthermore, this disconnection effect is also at play when it comes to imagine and design desirable futures: the perspectives of change proposed to the poor are completely disconnected (sans commune mesure) with the idea of the good life in richer places.