Apprendre le français en Suisse romande: entre idéalisation et reproduction sociale

par Simone Marty

Thèse de doctorat en Sciences du langage Spécialité Linguistique Sociolinguistique et Acquisition du langage

Sous la direction de Marinette Matthey.

Thèses en préparation à l'Université Grenoble Alpes en cotutelle avec l'Université de Neuchâtel, Suisse , dans le cadre de École doctorale langues, littératures et sciences humaines , en partenariat avec Laboratoire de Linguistique et Didactique des Langues Etrangères et Maternelles (laboratoire) .


  • Résumé

    Cette recherche qualitative porte sur l'histoire sociale d'une migration interne suisse, le Welschlandaufenthalt, littéralement, le séjour en Suisse romande. Dans une approche sociolinguistique critique, l'analyse des discours sur les langues permet de montrer les conditions dans lesquelles certaines logiques politique, économique et sociale sont renforcées ou contestées et avec quels bénéfices pour qui. Le séjour en Suisse romande, pour des personnes habitant la partie germanophone de la Suisse et désirant notamment apprendre le français, se situe ainsi au carrefour de motivations personnelles et de logiques collectives. Au travers d'entretiens et de focus groups menés avec 19 femmes suisses alémaniques de 50 à 86 ans ayant grandi en Suisse alémanique et migré en Suisse romande entre 1951 et 1989, je m'intéresse à une mobilité locale impliquant néanmoins un changement de langue. L'analyse de contenu traverse trois temps qui correspondent à la temporalité de la migration, à savoir le projet de migration, les premiers temps en Suisse romande et l'installation en Suisse romande. Puis, pour chaque période, les trois thèmes suivants sont étudiés : apprendre et/ou transmettre une langue, travailler et/ou se former, participer à la société. Au travers de cet exemple suisse et en me basant sur les apports de la sociolinguistique critique, j'analyse les idéologies langagières en utilisant les données contextuelles comme levier d'interprétation. Ainsi, le sens donné aux discours sur les langues et aux pratiques langagières racontées par nos interlocutrices intègre la prise en compte de la situation politique et linguistique suisse, de la conjoncture économique et du statut des femmes en Suisse dans les années 1950 à 1989. Il s'agit de mettre en évidence, dans l'analyse des pratiques langagières, les rapports de pouvoir, politique, économique et social. L'analyse a permis de montrer que ce séjour renforce et maintient la logique nationale de célébration du multilinguisme sans mettre en danger le principe de territorialité des langues. L'économie quant à elle profite d'une main d'œuvre qualifiée en allemand, parfois très peu rémunérée, malgré la plus-value que constituent les ressources langagières dans certains emplois. Enfin, socialement, bien que ce séjour réponde en partie à un désir de formation et d'émancipation, la formation acquise, l'apprentissage d'une langue supplémentaire, n'offre pas à ces jeunes femmes un accès à d'autres opportunités professionnelles. Installées en Suisse romande, ces femmes semblent reproduire le modèle social majoritaire à leur époque. La logique patriarcale ne se voit ainsi nullement bousculée par ce séjour. Cette étude permet d'interroger le champ d'action des individus entre des aspirations individuelles et des hiérarchies sociales. La langue, en tant que pratique sociale, constitue une porte d'entrée originale sur l'histoire sociale de cette migration de jeunes femmes de la Suisse alémanique vers la Suisse romande. Les discours sur les langues reflètent et participent en effet à la distribution du pouvoir politique, économique et social en Suisse, ainsi qu'à l'évolution de ces rapports de pouvoir.

  • Titre traduit

    Learning French in the French-speaking part of Switzerland: between idealization and social reproduction


  • Résumé

    This study focuses on the social history of the internal migration in Switzerland, and more precisely on the stay of young German-speaking women in the French-speaking part of Switzerland. I analyze language ideologies from a critical sociolinguistic perspective and in relation to the (Swiss) political, economic and social context. By means of interviews and focus groups with 19 German-speaking women who went to the French-speaking part of Switzerland between 1950 and 1990, in order to, among other reasons, learn French, I look into the intranational migration that drives individuals to a language change. I identified three time periods (the migration project, the arriving and the installation) and for each period I centered the analysis on learning and/or transmitting a language, studying and/or working and participating in social life. The analysis shows that the internal migration supports the national celebration of multilingualism without threatening the mostly monolingual territories of Switzerland. In addition, the national economy benefits from a German-speaking workforce what is valuable in many companies working in narrow relation to the German-speaking part of Switzerland, hosting 65% of the Swiss people. Finally, even if the desire of more personal freedom is one reason to undertake that stay, the patriarchal organization of the society is not put in danger. The interviewed women reproduce the main social expectations by getting married and raising a family. The social practice of staying in the French-speaking part of the country for German-speaking persons illustrates how individuals conciliate their personal aspirations and the collective reproduction of social hierarchies.