« Bad Brains » : race et psychiatrie de la fin de l'esclavage à l'époque contemporaine aux Etats-Unis

par Élodie Grossi

Thèse de doctorat en Sociologie, démographie. Migrations et relations interethniques

Sous la direction de Dominique Vidal et de Paul Schor.

Le président du jury était Elisabeth Cunin.

Le jury était composé de Dominique Vidal, Paul Schor, Elisabeth Cunin, Michel Dubois, Soraya de Chadarevian, Caroline Rolland-Diamond.

Les rapporteurs étaient Michel Dubois, Soraya de Chadarevian.


  • Résumé

    Cette thèse explore l’histoire sociale de la psychiatrie racialisée dans le Sud ségrégué et la médicalisation du corps noir du XIXe siècle jusqu’à l’époque contemporaine. En croisant les questionnements autour de la politisation de la science et des pratiques psychiatriques, ainsi que les notions de citoyenneté, de responsabilité et de droits civiques, elle étudie l’histoire des patients noirs en psychiatrie aux États-Unis et l’évolution des théories psychiatriques prenant pour cible l’altérité raciale. En s’appuyant sur un corpus d’archives personnelles de médecins, d’institutions de soins et de centres de recherche en psychiatrie, ainsi que sur une enquête qualitative réalisée auprès de psychiatres en Californie, elle montre la longue histoire des pratiques de discrimination raciale en médecine aux États-Unis et la construction de « l’apartheid médical » dans les hôpitaux du Sud depuis la fin du XIXe siècle. Ce travail retrace les différents régimes par lesquels la notion de race a été jugée pertinente par les psychiatres pour naturaliser les différences corporelles de la fin de l’esclavage jusqu’à l’époque contemporaine. Alors que la variable raciale commençait à être convoquée dans les études sur la folie à partir des années 1840, on observe, au cours du XIXe siècle, l’émergence d’un système de classification des pathologies et de routines appliquées aux corps noirs et blancs élaborés par les aliénistes sudistes pour contraindre et « guérir » les patients noirs dans des espaces séparés. En développant l’approche de la psychiatrie sociale et en fondant les premières cliniques urbaines dans les ghettos noirs dans le contexte de la Grande Migration, les psychiatres du Nord cherchaient par ailleurs à condamner à l’obsolescence les institutions ségréguées du Sud, et à réaffirmer la modernité de leurs propres pratiques. Ensuite, dans le contexte des années 1960, cette thèse montre l’intersection entre, d’une part, la politisation croissante de la recherche menée par les psychiatres sur la violence urbaine et, d’autre part, les représentations dans la littérature médicale des manifestants noirs, dont les comportements sont classés comme pathologiques. Enfin, ce travail aborde l’émergence de la psychiatrie anti-raciste durant le mouvement de désinstitutionnalisation et révèle les enjeux du développement d’unités psychiatriques dans lesquelles des psychiatres formulèrent une nouvelle approche, à partir des années 1980, en plaçant la notion de race, comprise comme un paradigme biologique et culturel, au cœur de la relation médecin-patient. L’enquête qualitative conduite au sein d’une de ces unités et de plusieurs cliniques de soins en Californie dévoile les représentations sociales complexes et souvent contradictoires de la race qui existent aujourd’hui pour les psychiatres américains, pour qui cette variable est comprise simultanément comme une variable biomédicale et comme une construction culturelle et sociale. En conjuguant la recherche historique sur les pratiques de soins aux méthodes empiriques de la sociologie, cette thèse démontre que la mémoire de la race irrigue les pratiques et les discours de la profession psychiatrique américaine, aussi bien dans les représentations que les médecins véhiculent des corps soignés, que dans les stratégies de naturalisation du social employées pour prendre en charge leurs patients.

  • Titre traduit

    « Bad Brains » : Race and Psychiatry in the United States from the end of slavery to present times


  • Résumé

    This dissertation explores the social history of racialized psychiatry in the segregated South and the medicalization of the black body from the 19th century to contemporary times. By examining the politicization of science and psychiatric practices, while paying attention to notions of citizenship, responsibility and civil rights, it is possible to better understand the history of black psychiatric patients in the United States and the evolution of psychiatric theories that target racial otherness. Based on the personal archives of physicians, the records of care institutions and research centers in psychiatry, as well as on qualitative fieldwork conducted with psychiatrists in California, this dissertation shows the long history of racial discrimination practiced in medicine in the United States and the construction of a “medical apartheid” in Southern Hospitals since the late 19th century. This work retraces the different regimes by which the notion of race has been deemed relevant by psychiatrists to naturalize bodily differences from slavery up to the present day. While the racial variable began to be used in studies of madness from the 1840s onward, this dissertation reveals the emergence of a classification system for pathologies and routines applied to black and white bodies by Southern alienists, who sought to constrain and “heal” black bodies in separate spaces. By developing social psychiatry and by establishing the first urban clinics in the black ghettos in the context of the Great Migration, psychiatrists in the North also tried to condemn to obsolescence the segregated institutions of the South, and to reaffirm the modernity of their own practices. Moreover, in the context of the 1960s, this work shows the intersection between, on the one hand, the growing politicization of research conducted by psychiatrists on urban violence and, on the other hand, the representation of black protesters as pathological in the medical literature. Finally, this work addresses the emergence of anti-racist psychiatry during the beginnings of deinstitutionalization and focuses on the issues of the development of psychiatric units in which psychiatrists developed, from the 1980s onward, a new approach, placing the notion of race, understood as a biological and cultural paradigm, at the heart of the doctor-patient relationship. The qualitative survey conducted in one of these units and in several care clinics in California reveals the complex and often contradictory social representations of race that exist today for American psychiatrists, for whom this variable is understood simultaneously as a biomedical variable and as a cultural and social construct. By combining historical research on care practices with empirical methods of sociology, this dissertation demonstrates that the memory of race has long irrigated the discourses and practices of the American psychiatric profession: it is prevalent in the representations that the doctors employ when describing the bodies they treat, and it has contributed to no small degree in the naturalization of the social that has accompanied patient care

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